Le moyen
le plus sûr de vivre longtemps, c’est de réussir à devenir vieux. Ce sage
conseil que donne Erik Satie, j’ai la chance de le mettre en pratique. C’est
que la vie réserve encore et toujours de bonnes surprises que je ne voudrais
pas manquer ; et aujourd’hui celle-ci : recevoir le Prix Apollinaire.
Je me sens dans la peau d’un jeune poète dont on encourage les débuts
prometteurs. C’est à peu près ce que disait Paul Newman en recevant son premier
Oscar à Hollywood après plus de quarante ans de carrière.
Je
félicite donc le jury pour sa perspicacité. Plus
sérieusement je le remercie de tout cœur, globalement en la personne de son
Président Charles Dobzinski, malheureusement absent mais qui m’a longuement
téléphoné avant hier. Jean-Pierre Siméon, grâce à qui les poètes ne peuvent
écrire qu’au printemps, vient de confirmer, très amicalement, que je pouvais
prétendre à me voir inscrit désormais au palmarès de ce prix qui bénéficie de
l’intérêt généreux que Madame Monique Pignet porte à la poésie, donc aux
poètes.
Je m’en
voudrais si j’oubliais mes éditeurs successifs ou permanents (ce sont des
héros !) : Edmond Charlot, dès 1946, puis Chambelland, Grasset, Fata
Morgana, Actes Sud où m’accueillit Hubert Nyssen et qui réédite fidèlement mon Anthologie personnelle depuis 1989,
Granit de François-Xavier Jaujard, Proverbe de Jérôme Vérain, Jacques Brémond
et Obsidiane de François Boddaert ; et enfin, pour mon dernier recueil, Bruno
Doucey qui milite avec talent et passion dans la suite et dans le souvenir de
Pierre Seghers ; comme celui-ci, éditeur-poète ou poète-éditeur, dont il
me plaît de signaler le dernier recueil : S’il existe un pays …
Qu’on me
permette de saisir l’occasion de cette distinction pour avoir plus qu’une
pensée pour deux amis disparus qui ont été lauréats du Prix Apollinaire. Paul
Gilson, en 1951, salué par Jean
Cocteau et Blaise Cendrars. En 1946, il avait ouvert toute grande la
porte de la Radiodiffusion Française à la poésie et plaça de nombreux poètes
aux leviers de commande, parmi lesquels, pour n’en citer qu’un, Georges
Emmanuel Clancier. Que Paul Gilson soit parti brusquement en 1963, voilà
exactement cinquante ans, ne saurait amoindrir notre reconnaissance.
Le
second, Serge Michenaud, fut couronné en 1972 pour son recueil Scorpion-Orphée, premier volume d’une
saga que la mort interrompit l’année suivante. C’était un Breton à la forte
carrure physique et spirituelle qui avait sourdement la prescience que, pour
lui, le temps allait trop vite. Je relis souvent une de ses dernières lettres
qui m’apparaît aujourd’hui comme une adresse à tous ceux qui, vivant en poésie,
se doivent et doivent aux autres de ne pas différer le face à face avec
soi-même. « La poésie, m’écrivait-il, est ta seule parole, le seul nom
par lequel, obscurément, quelqu’un qui est toi, t’appelle ». Je me
souviens qu’un soir, ayant échoué sur le Banc d’Argain, nous avons posé les
questions qui s’adressent à tous, devant un petit feu de bois, sous les
étoiles, à l’écoute des oiseaux marins, en attendant que la marée nous remette
à flot. Le silence qui nous submergeait était peut-être une réponse.
La liste
serait longue de ceux qui nous ont accompagnés et sont partis. À défaut de les
nommer tous, il est juste de s’en souvenir pour ne pas laisser s’évanouir des
amitiés et des œuvres que trop souvent le vent disperse. « Que sont mes
amis devenus ? ». La complainte de Rutebeuf n’a cessé de se faire entendre
à travers les siècles.
Souvent
se pose la banale question : qu’est-ce que la poésie ? Si on ne me le
demande pas, je crois le savoir ; si on me le demande, je ne le sais plus.
L’essentiel est qu’elle soit. Je crois bien qu’elle est inutile, mais je suis
sûr qu’elle est nécessaire. Reste à savoir à quoi. Peu importe. Chaque poète a
sa propre musique qui, par une sorte d’alchimie, peut devenir celle de ceux qui
la reçoivent ou la transmettent.
Moi, qui
ne suis pas un poète intellectuel, j’ai eu la chance cependant d’être soutenu et
compris, depuis de longues années, par ces lecteurs avisés et savants que sont
les universitaires, au premier rang desquels Claude Leroy qui vient d’éditer
Blaise Cendrars dans la bibliothèque de La Pléiade (il est à Berne aujourd’hui
pour présenter cette édition) et j’aperçois ici Pierre-Marie Héron qui a
organisé avec lui en 2011 le colloque de mon nonantième anniversaire à
l’université Paul Valéry. Ils m’ont appris beaucoup de choses sur moi-même, ils
ont toute ma reconnaissance.
La
poésie n’a cessé de m’accompagner de ses phares, balises ou feux brefs, pour
jalonner mes routes et mes navigations. Des poèmes sont nés, même dans les
trous d’eau glacée des Abruzzes, dans le fracas des bombes, la terrible odeur
des charpies, les hurlements suprêmes, comme pour témoigner qu’elle ne cessait
de participer de l’aventure de vivre. Car il faut vivre, et vivre d’abord. Deinde, filosofare.
Je dois
maintenant me faire à cette réalité que j’ai bien reçu le Prix Apollinaire, car
je me sens accablé de modestie en réalisant que ne l’ont jamais eu
François Villon, Jean de la
Fontaine, Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud ou Gérard de Nerval.
Encore merci
pour cette belle aventure et merci à tous ceux, enfants, petits-enfants, amis,
qui sont venus nous rejoindre ici pour partager ce moment avec moi.
Frédéric Jacques Temple
Hôtel
Lutetia, Paris, le 19 octobre 2013