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Ce blog est le petit frère de notre site disparu et un peu reconstitué ici.
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samedi 8 août 2015

France Culture avec ou sans poésie ?

Après la fermeture de la Maison de la poésie  de St-Quentin en Yvelines, l'arrêt du festival Voix de la Méditerranée  à Lodève, la fin du mois de juin fut secouée d'une autre grosse mauvaise nouvelle : la suppression de l'émission Ca rime à quoi ?  que produisait Sophie Nauleau sur France Culture.
C'était à la fois l'une des meilleures émissions consacrées à l'actualité de la poésie et... la dernière après l'éviction de Colette Felous et, quelques temps plus tôt, d'André Velter.

Sophie Nauleau, depuis 2008 sur France Culture, c'était des questions pertinentes, toujours en équilibre entre une indiscrétion courageuse mais retenue et le respect de l'invité même quand, intimidé ou inconsistant, il n'était pas à son meilleur. Incisives parce que précises, toutes ses questions et remarques s'appuyaient sur le texte, sur les poèmes eux-mêmes.

Pour éclairer ce dernier dossier, voici d'abord la lettre ouverte que Jean-Pierre Siméon, directeur artistique du Printemps des Poètes, avait envoyé à Olivier Poivre d'Arvor, directeur de France Culture, le 23 juin 2015. Puis la réponse de ce dernier, rendue publique début août.

La lettre ouverte de Jean-Pierre Siméon

Monsieur le Directeur,


J'ai appris avec stupéfaction et consternation la suppression de l'émission Ça rime à quoi, seul magazine consacré à l'actualité poétique de tous les média audio-visuels nationaux, tant publics que privés.

Cette exception était l'honneur de France Culture précisément, n'était-ce pas aussi son devoir, étant donné l'exclusion dont pâtit la production éditoriale poétique dans les lieux uniquement régis par la loi de l'audimat ?

Si nous ne pouvons qu'approuver par ailleurs le retour sur l'antenne de lectures quotidiennes de poésie, cette initiative ne saurait que s'ajouter, et non se substituer au magazine d'information et de réflexion que Sophie Nauleau animait avec la plus grande compétence. On ne saurait objecter qu'il y a d'autres émissions d'actualité littéraire, l'expérience ayant prouvé mille fois qu'étant donné le poids de la fiction et des essais, la poésie en est quasiment toujours la grande absente.

Au nom de tous ceux, nombreux, qui aujourd'hui se battent pour maintenir une place à la poésie dans l'espace public, je me permets de vous demander de reconsidérer une décision qu'ils ne peuvent admettre.

Nous appelons les poètes et les amateurs de poésie à faire part de leur désapprobation de la suppression de l'émission Ça rime à quoi en écrivant au directeur de France Culture : 116 avenue du Président Kennedy, 75220 Paris cedex 16. 

Jean-Pierre Siméon, directeur artistique du Printemps des Poètes

La réponse d'Olivier Poivre d'Arvor

Monsieur le Directeur artistique du Printemps des Poètes, 
Cher Jean-Pierre Siméon,

Comme j'ai eu l'occasion de vous le dire lors de notre conversation téléphonique, nous avons souhaité à partir de la rentrée 2015, renouveler et développer de manière  importante l'offre de la poésie et de son actualité sur France Culture.

La poésie est et restera, sur notre chaîne de service public, un élément déterminant de notre cahier des charges. Plus que jamais, comme notre programmation le démontre.

En lieu et place du magazine de 30 minutes Ça rime à quoi, c'est désormais un nouveau magazine d'information, de réflexion et de création d'une heure Poésie et ainsi de suite, produit par Manou Farine, qui rendra compte de l'actualité de la production éditoriale poétique. Il sera programmé de manière hebdomadaire, dans la tranche des Ateliers de la création, soit le vendredi de 23h à 24h, tranche particulièrement suivie par nos auditeurs. Il permettra évidemment d'entendre la voix des poètes d'aujourd'hui, notamment à partir d'entretiens.

Par ailleurs, comme j'ai déjà eu l'occasion de vous le dire, tous les jours de septembre à juin, un nouveau rendez-vous est désormais créé dans la grille de la station : une lecture de quelques minutes par Jacques Bonnaffé d'un poète contemporain, soit 44 poètes en un an. L'horaire (l'après-midi), sera fixé très prochainement. par ailleurs, pendant la grille d'été 2016, nous pourrons ré-entendre ces lectures.

Comme vous le voyez, la poésie trouvera à cette rentrée dans l'espace public de la radio une place plus importante et contentera de nombreux auditeurs.
Je vous serais reconnaissant de bien vouloir porter à la connaissance de toutes celles et ceux qui font vivre aujourd'hui la poésie cette nouvelle programmation.
Je vous prie de croire, Cher Jean-Pierre, à l'expression de mes sentiments les meilleurs.

Olivier Poivre d'Arvor, directeur de France Culture.


Précisons qu'Olivier Poivre d'Arvor avait indiqué le 10 juillet dernier à l'AFP avoir été limogé de son poste de directeur de France Culture qu'il doit quitter à la fin du mois d'août...
Quoi que cèlent les querelles
le pouvoir est au couteau
bien plus qu’à la beauté.

Mais la poésie a besoin des ailes
et du mouvement des ondes
pour s’envoler jusqu’au monde.

On ne peut sans cruauté
oter
la mer sous les bateaux. 
Si ?

AxoDom

mercredi 27 mai 2015

Une insurrection MAIS poétique, donc Akhmatova et Deluy

Une sorte de discussion était née autour du thème que le Printemps des Poètes s'était choisi pour 2015 : l'insurrection poétique


Précisons d'emblée que ce choix avait été arrêté dix mois plus tôt et ne devait donc rien à l'actualité sanglante qui nous a tous rendus Charlie. 
Mais cette maudite actualité a le funeste d'infléchir la lecture et, partant, la compréhension que nous avons du monde et même des mots (un comble !), ce qui entretient une terrible et permanente source d'erreur. D'où pas mal de confusions. 

18 ans en 1917 en Russie

Ainsi, alors que l'on célébrait en mars dernier l'insurrection poétique comme une fin en soi, il est fécond de se rapporter par exemple à l'œuvre mais aussi à la vie de la grande poétesse russe Anna Akhmatova (1889-1966).

Et tout d’abord, plutôt que d’affirmer de haut à quel point elle est grande, voici un seul vers d'elle qui espère  en convaincre. 


Evoquant Modigliani, elle écrivait : 
 « Il m’avait l’air enserré dans un cercle de solitude. »
Chez elle comme chez Modigliani, il y avait de l'insurrection poétique. Tout autant que chez les symbolistes mais bien différemment.

Dans cette affaire, il est nécessaire d'éclairer un risque : celui que l'insurrection occultât la poésie. A plusieurs reprise Jean-Pierre Siméon l'a relevé, mais qui écoute réellement les poètes  ? 

Cette confusion est l'une des obsessions de Michel Deguy : distinguer le poétique de la poésie. Justifiée obsession. 

L'autre insurrection, la politique, celle qui n'a même pas besoin de qualificatif, Anna Akhmatova la connaît aussi. Elle avait 20 ans en 1919. Mais cela ne l'a pas empêchée de rester poète. La facette politique de son insurrection fut de rester. Quand d'autres émigraient pour échapper aux persécutions du pouvoir elle, simplement, restait. 

De ces dérives de l'esprit qui va trop vite et confond politique et poésie on peut, si on le veut, se prémunir.  

Comment ? 

Par exemple, aussi, en lisant avec ses propres yeux le recueil d'Henri Deluy : "Imprévisible passé", Préface de Christian Prigent, éd. Le Temps Des Cerises, 2012. Voir notule plus bas (1). 

Et en découvrant, avant cela, l'excellent article d'Yves Boudier sur le site de Pierre Le Pilouër, Sitaudis

Cela étant fait, on aura sûrement une appréhension différente de toute cette affaire d'insurrection poétique



(1) Imprévisible passé, la formule s'impose à Moscou au cours des années 1980. Elle désigne, dans la relative clarté d'une perestroïka vacillante, l'histoire rétrospective d'un stalinisme tentaculaire et sanglant. Ce qui, pour nombre d'entre nous, ne pouvait se croire, se penser, s'imaginer, et qui se découvrait dans les archives enfin ouvertes, dans les déclarations des victimes enfin entendues, dans les gestes enfin permis d'une vie quotidienne en mouvement. 
On trouvera ici les pages écrites au cours de nombreux voyages et séjours en URSS, en Chine et en Europe centrale; la beauté des paysages, les étapes du Transsibérien, le goût des nourritures, le borchtch, les malossols, le poulet à l'huître, la richesse des découvertes et des rencontres, le tragique des situations. Avec des traductions de poèmes de Marina Tsvétaïéva, Anna Akhmatova, Alexander Blok, Ossip Mandelstam, Vladimir Maïakovski.

jeudi 24 octobre 2013

Le prix Apollinaire 2013 à Temple, le chthonien

Le 75e prix Apollinaire a été décerné en 2013 à Frédéric Jacques Temple, 92 ans, pour l'ensemble d'une oeuvre  paganiste, voire chthonienne.

© Pierre Bolszak / Ed. B. Doucey
Pour l'info brute, voir les sites journalistiques : Livres hebdo ou La lettre du libraire, avec notamment sur ce dernier site la liste des lauréats précédentsMais derrière...

Ici, où nous traquons les ARMES secrètes de la POESIE, arrêtons-nous sur autre chose : pourquoi cette nomination est importante ? 

D'abord parce que, contrairement à une idée reçue qui nuit à la réception de la poésie contemporaine et à la reconnaissance de son autonomie, celle-ci n'est pas d'abord cérébrale. Ainsi, FJ Temple  n'est pas un poète intellectuel. Il le dit et le répète à l'envi, notamment dans la préface de son Anthologie personnelle publiée chez Actes Sud depuis 1989.

"Produit d’une lointaine paysannerie, tout en moi proclame un paganisme que n’ont pas atténué, au contraire, presque deux millénaires chrétiens. Il me plaît même de reconnaître dans l’homme du Jourdain et du Golgotha l’aboutissement miraculeux du grand Pan et la renaissance du Phénix. 
Les forces élémentaires m’ont accompagné tout au long de mon enfance et je me suis plu au commerce des puissances chtoniennes. Je me souviens de l’odeur animale des cavernes et des remugles paludéens. 
S’étonnera-t-on que je prenne mes distances avec cette volonté présomptueuse, commune à beaucoup, de faire de la poésie un pur exercice de l’esprit ? Je crains, tout en les admirant par ailleurs pour leur intelligence et leur brio, les théoriciens qui n’engendrent souvent que des fruits insipides. Ils sont un peu comme les théologiens qui refroidissent la foi. En marge des doctrines et des messages, éteignoirs de la poésie, me guide un mot qui commande la vie, et donc l’art, en dépit des aléas, des souffrances et de la solitude, c’est le plaisir."


Enfonçons le clou pour qu'il tienne : le dernier récipiendaire du prix Apollinaire, où certains voient le Goncourt de la poésie, ne met pas l'intellectualité au centre de sa poésie. Ce qui ne signifie ni qu'elle soit simpliste, ni qu'elle fuie l'intelligence, bien au contraire, évidemment. 


Ensuite cette nomination est importante parce que l'apparence austère, fière, sobre de FJ Temple, toute l'attitude de l'homme comme son écriture prouvent la force de la Poésie, sa résistance intrinsèque à l'Actualité, cette pauvre actualité à laquelle elle préfère, comme Nietzsche, les considérations inactuelles.

Cela seul justifierait que ce prix Apollinaire lui ait été décerné "pour l'ensemble de son oeuvre", fait rarissime, intervenu 8 fois seulement sur 73 lauréats. 


Aujourd'hui sous les hauts plafonds de cet hôtel où tout n'est qu'ordre et beauté, une petite centaine de personnes entourent Frédéric Jacques Temple. Le président du prix Apollinaire, Charles Dobzinski, malade, est remplacé par Jean-Pierre Siméon, également membre du jury, tout comme Zéno Bianu, présent. 

Siméon révèle qu'au premier tour de scrutin, des voix s'étaient portées sur les noms d'Olivier Barbaran et de Jean-Luc Steinmetz mais que l'unanimité s'était ensuite rapidement faite sur celui de Frédéric Jacques Temple. 


Il dresse un rapide portrait d'un aventurier qui fut l'ami de Durrell, de Cendrars, de Henry Miller, participa à la bataille de Monte Cassino et lui apparait "plus Whitman que Mallarmé". Il lit ensuite la longue et savoureuse préface qu'Alain Borer a écrite pour le dernier recueil de FJ Temple, " Phares, balises & feux brefs, suivi de Périples", paru chez Bruno Doucey. 


Voici quelques extraits de cette préface, juste de quoi saliver. 

Les trois lapins (par Alain Borer)

La nature est un temple, mais Temple est une nature. Ce vivant pilier a une tronche de vieux pêcheur assis au port à raccommoder ses filets. C’est l’Homme tranquille sans John Ford. Vous l’approchez, attiré par son Chant des limules. Appelez-le Achab: il vous raconte ses pêches à la baleine au large de Nantucket, explique comment dépecer le chacal, dans le grand Sud marocain, puis tanner sa peau au soleil et au sel. Vous êtes à pied d’œuvre : pour lire Achab, il faut trois lapins. Un «lapin» est une offrande espérée au rendez-vous de tout lecteur. Le premier lapin est de mot. 
(…)  

Achab l’Apache: il en va de l’unité du monde et des choses, la paix implique la connaissance.

(…)  

Notre deuxième lapin est de vérité. C’est le même que l’autre, côté monde. Achab eut une enfance solitaire à fouiller les dolmens et piéger les lièvres. Il fut de ces adolescents qui comprennent leur enfance quand ils lisent Mark Twain et Jack London, puis de ces adultes qui comprennent leur adolescence quand ils lisent Cendrars, Miller, Durrell. Un homme mûr ne distingue bientôt plus ses amis de ses lectures; pour lui, ce furent tout un. Après quatre-vingt, quatre-vingt-cinq ans de lecture et d’écriture, on accède enfin à la solitude intellectuelle.

(…) 

Mais il reste « cet enfant dont je suis la tombe » – tel l’enfant de Suétone, « peureux jusqu’en sa vieillesse».

(…)

Il n’est pas donné à tout le monde de vivre. Il y a des grands poètes sans biographie, comme Mallarmé (d’autres ont une biographie de grand écrivain..., comme Alain Bosquet), ce que j’appelle l’Œuvre-vie est rare. 

(…) 

Achab a traversé la vie en homme de paix. Guerrier contemplatif, voyageur immobile, explorateur égaré, toujours Seul à bord (1945). Bourlingueur, sans doute, comme Cendrars, et comme Cendrars le dit de lui-même, en confidence d’Une nuit dans la forêt « de plus en plus je me rends compte que j’ai toujours pratiqué la vie contemplative ». Autrement dit, il n’a cessé de résister à la dislocation du monde. 

Achab, c’est une poésie à hauteur d’homme, en liaison permanente avec l’unité de l’Être. Il a pris part aux pires bouleversements du monde comme à des rythmes saisonniers. D’ailleurs au cœur de la guerre la conscience, la responsabilité et la liberté s’aiguisent, c’est ce qui est regrettable dans la guerre: il faudrait garder les bons côtés de la guerre en temps de paix. En période de débandade, «la poésie» redevient inaudible. Le poète est un pianiste virtuose de hall d’hôtel, qui fait bien dans le décor mais que personne n’écoute. Pire, on ne l’écouterait pour rien au monde. 

(…)

Le troisième lapin est donc métaphysique : le seul qui vaille nos lacets. Il faut comprendre que les trois lapins réunis vont ensemble, dans un poème, quand il y a œuvre-vie.  




Après le préfacier, s'avance le préfacé qui a bien voulu nous confier le texte de son intervention. La voici in extenso

Le discours de réception de Frédéric Jacques Temple



Le moyen le plus sûr de vivre longtemps, c’est de réussir à devenir vieux. Ce sage conseil que donne Erik Satie, j’ai la chance de le mettre en pratique. C’est que la vie réserve encore et toujours de bonnes surprises que je ne voudrais pas manquer ; et aujourd’hui celle-ci : recevoir le Prix Apollinaire. Je me sens dans la peau d’un jeune poète dont on encourage les débuts prometteurs. C’est à peu près ce que disait Paul Newman en recevant son premier Oscar à Hollywood après plus de quarante ans de carrière.


Je félicite donc le jury pour sa perspicacité. Plus sérieusement je le remercie de tout cœur, globalement en la personne de son Président Charles Dobzinski, malheureusement absent mais qui m’a longuement téléphoné avant hier. Jean-Pierre Siméon, grâce à qui les poètes ne peuvent écrire qu’au printemps, vient de confirmer, très amicalement, que je pouvais prétendre à me voir inscrit désormais au palmarès de ce prix qui bénéficie de l’intérêt généreux que Madame Monique Pignet porte à la poésie, donc aux poètes.


Je m’en voudrais si j’oubliais mes éditeurs successifs ou permanents (ce sont des héros !) : Edmond Charlot, dès 1946, puis Chambelland, Grasset, Fata Morgana, Actes Sud où m’accueillit Hubert Nyssen et qui réédite fidèlement mon Anthologie personnelle depuis 1989, Granit de François-Xavier Jaujard, Proverbe de Jérôme Vérain, Jacques Brémond et Obsidiane de François Boddaert ; et enfin, pour mon dernier recueil, Bruno Doucey qui milite avec talent et passion dans la suite et dans le souvenir de Pierre Seghers ; comme celui-ci, éditeur-poète ou poète-éditeur, dont il me plaît de signaler le dernier recueil :  S’il existe un pays …


Qu’on me permette de saisir l’occasion de cette distinction pour avoir plus qu’une pensée pour deux amis disparus qui ont été lauréats du Prix Apollinaire. Paul Gilson, en 1951, salué par Jean  Cocteau et Blaise Cendrars. En 1946, il avait ouvert toute grande la porte de la Radiodiffusion Française à la poésie et plaça de nombreux poètes aux leviers de commande, parmi lesquels, pour n’en citer qu’un, Georges Emmanuel Clancier. Que Paul Gilson soit parti brusquement en 1963, voilà exactement cinquante ans, ne saurait amoindrir notre reconnaissance.


Le second, Serge Michenaud, fut couronné en 1972 pour son recueil Scorpion-Orphée, premier volume d’une saga que la mort interrompit l’année suivante. C’était un Breton à la forte carrure physique et spirituelle qui avait sourdement la prescience que, pour lui, le temps allait trop vite. Je relis souvent une de ses dernières lettres qui m’apparaît aujourd’hui comme une adresse à tous ceux qui, vivant en poésie, se doivent et doivent aux autres de ne pas différer le face à face avec soi-même. « La poésie, m’écrivait-il, est ta seule parole, le seul nom par lequel, obscurément, quelqu’un qui est toi, t’appelle ». Je me souviens qu’un soir, ayant échoué sur le Banc d’Argain, nous avons posé les questions qui s’adressent à tous, devant un petit feu de bois, sous les étoiles, à l’écoute des oiseaux marins, en attendant que la marée nous remette à flot. Le silence qui nous submergeait était peut-être une réponse.


La liste serait longue de ceux qui nous ont accompagnés et sont partis. À défaut de les nommer tous, il est juste de s’en souvenir pour ne pas laisser s’évanouir des amitiés et des œuvres que trop souvent le vent disperse. « Que sont mes amis devenus ? ». La complainte de Rutebeuf n’a cessé de se faire entendre à travers les siècles.


Souvent se pose la banale question : qu’est-ce que la poésie ? Si on ne me le demande pas, je crois le savoir ; si on me le demande, je ne le sais plus. L’essentiel est qu’elle soit. Je crois bien qu’elle est inutile, mais je suis sûr qu’elle est nécessaire. Reste à savoir à quoi. Peu importe. Chaque poète a sa propre musique qui, par une sorte d’alchimie, peut devenir celle de ceux qui la reçoivent ou la transmettent.


Moi, qui ne suis pas un poète intellectuel, j’ai eu la chance cependant d’être soutenu et compris, depuis de longues années, par ces lecteurs avisés et savants que sont les universitaires, au premier rang desquels Claude Leroy qui vient d’éditer Blaise Cendrars dans la bibliothèque de La Pléiade (il est à Berne aujourd’hui pour présenter cette édition) et j’aperçois ici Pierre-Marie Héron qui a organisé avec lui en 2011 le colloque de mon nonantième anniversaire à l’université Paul Valéry. Ils m’ont appris beaucoup de choses sur moi-même, ils ont toute ma reconnaissance.


La poésie n’a cessé de m’accompagner de ses phares, balises ou feux brefs, pour jalonner mes routes et mes navigations. Des poèmes sont nés, même dans les trous d’eau glacée des Abruzzes, dans le fracas des bombes, la terrible odeur des charpies, les hurlements suprêmes, comme pour témoigner qu’elle ne cessait de participer de l’aventure de vivre. Car il faut vivre, et vivre d’abord. Deinde, filosofare.


Je dois maintenant me faire à cette réalité que j’ai bien reçu le Prix Apollinaire, car je me sens accablé de modestie en réalisant que ne l’ont jamais eu François Villon, Jean de la Fontaine, Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud ou Gérard de Nerval.


Encore merci pour cette belle aventure et merci à tous ceux, enfants, petits-enfants, amis, qui sont venus nous rejoindre ici pour partager ce moment avec moi.
Frédéric Jacques Temple
Hôtel Lutetia, Paris, le 19 octobre 2013


Et voici, comme en dessert, le premier poème de ce dernier recueil, "Phares, balises & feux brefs" d'abord paru en 2005 aux éditions Proverbe. Aujourd'hui épuisée, cette édition a été partiellement remaniée par l’auteur.



vendredi 29 mars 2013

Comme tout a changé en 6 mois !


"A la fin tu es las de ce monde ancien

qui croit que la poésie ne sert à rien...". 
Pardon, Guillaume pour ce détournement 
mais c'est pour la bonne cause. 

Sur son blog, le journaliste Amaury Da Cunha a publié un "article initialement paru dans le supplément "culture & idées" du Monde". C'est un bon tour d'horizon de l'état de la poésie ou plutôt de la perception qu'en ont les intervenants interrogés : Pierre Alferi, Jean-Michel Maulpoix, Denis Roche, Pierre Pachet, Florence Trocmé...

Plus exactement encore : c'est un tour d'horizon de l'état de la poésie... il y a 6 mois. En effet, cet article est daté, au sens propre. Il est d'octobre 2012 or six mois aujourd'hui valent bien six siècles, le miroir a déjà un peu jauni. Ce dont on est en droit de se réjouir vu le ton globalement attristé de cet article qui reflète les lunes anciennes : la poésie serait "ringarde et passéiste". Compatissons...

Et comme c'est Jacques Roubaud qui le dit - avec toute la réelle autorité sur le sujet qui est la sienne - on pourrait croire que le débat est clos et que l'affaire de la poésie est définitivement perdue dans les brumes délétères d'un gentil souvenir. Seulement l'article du Monde diplomatique dont ces propos sont extraits datent eux de janvier 2010 ! Et là, 3 ans égalent 3000 ans. 

Mais laissons la préhistoire et revenons à l'époque contemporaine. Que s'est-il passé depuis six mois ? Le Printemps des Poètes est passé par là. 


Un retournement


Le 15e Printemps qui vient de se terminer a manifestement inauguré un retournement. Les spectacles étaient souvent pleins et pour une fois les media en ont parlé. Ou le contraire, comme dans la question de la poule et l'oeuf.

Les chiffres l'attestent, puisqu'il faut toujours attester, mais plus encore ce qui fait signe c'est ce qu'il faut bien appeler un engouement nouveau des media pour la chose poétique. Voir les articles de synthèse ici et aussi là, qui ne représentent sans doute pas un dixième de la réalité. 
Cette preuve n'est d'ailleurs pas seulement dans le nombre des retombées presse, comme disent les professionnels, mais dans le ton nouveau que l'on y perçoit. Le discours que l'équipe du Printemps des Poètes, à commencer par son directeur artistique Jean-Pierre Siméon, ne cesse de répéter depuis 15 ans a enfin été entendu. Sont-ils devenus meilleurs ? Peut-être, mais sans doute aussi : c'était le bon moment. 

Jacques Bonnaffé, impérial sur la plate-forme du bus
exceptionnellement garé sur la piazza Beaubourg
le 9 mars jour du lancement du Printemps.

L'effet d'événement n'est sans doute pas pour rien dans ce succès. La concentration sur deux semaines de milliers d'opérations sur tout le pays a forcément incité les media à en rendre compte. La présence de porte-drapeaux magnifiques comme Denis Lavant et Jacques Bonnaffé, le soutien de partenaires solides comme la RATP - avec son bus à plate-forme sur la piazza Beaubourg le 9 mars jour du lancement - les très nombreuses émissions sur France culture et France Inter, tout cela a permis de mettre en route ce qui est devenu un imposant train d'articles, reportages, annonces, etc. 

Le milieu s'ouvre


Il y a aussi que le milieu a commencé de sortir du milieu. Le cercle des spécialistes s'est ouvert. On a vu des gens "venir pour la première fois", comme ça "par curiosité". 
Et puis, grâce, il faut bien l'avouer, aux réseaux sociaux, à commencer par Facebook - qui simplifie tellement la vie de ceux qui n'ont pas de budget pour communiquer - l'information est passée. Et le fond de cette information, son tronc commun, derrière les détails est ceci : Y'A UN TRUC SYMPA AUJOURD'HUI QUI S'APPELLE LA POESIE. 

Et ça, vu le contexte comme on dit, ça parle aux gens. Les media le sentent et font leur travail. Comme l'ont bien analysé des chercheurs comme Dominique Wolton, les media ne créent pas de tendances, ils n'inventent rien mais ils n'ont pas leur pareil pour amplifier les mouvements de cette vaste mer qu'est une société. 

Bien malin qui pourrait dire l'avenir mais quelque chose a démarré et rien ne prouve que ce train-là doive s'arrêter. 

D'autant que les premiers concernés, les poètes, se sont structurés ici et là en groupes plus ou moins formels. Ainsi l'UNION DES POETES, dont nous relations il y a quelques semaines la création et les premières réunions, est forte déjà d'une centaine de membres actifs et a formalisé son programme de travail. 

Derrière ce succès du Printemps des Poètes 2013, il y a aussi le travail de fond effectué par des centaines d'associations, groupes, bandes de copains, partout en France, qui ne se sont jamais résignés et continuent inlassablement leur travail de Résistants, à l'exemple de l'association Poètes en Résonance du poète Seyhmus Dagtekin qui vous attend ce soir-même pour entendre les poètes Patrice Delbourg et Shumona Sinha, accompagnés par la musicienne Hélène Arntzen. Comme d'habitude : entrée libre, accueil prévu pour les enfants et la soirée se poursuit autour d'une collation festive préparée par les voisins du quartier. Mais si, c'est possible. C'est au 8, rue Camille-Flammarion, dans le 18e à Paris. Si vous avez cette information trop tard, pas de désespoir, ces rendez-vous sont quasiment mensuels. Précisons : ceci n'est pas de la pub, c'est de l'information. C'est gratuit, comme presque toutes les manifestations de poésie. A se demander comment les poètes mangent et paient leur loyer...

Voilà encore une excellente raison pour que le ministre Vincent PEILLON rétablisse la subvention de 50 000€ qui manque encore dans la bourse du Printemps des Poètes au titre du budget 2012 et qu'il n'ampute pas le budget 2013, évidemment

Et pour qu'Apollinaire nous pardonne l'emprunt du début de Zone, premier poème du recueil Alcools, - vendu à 200 exemplaires à sa sortie et à 2 000 000 aujourd'hui - en voici les derniers vers :
" Adieu Adieu 
Soleil cou coupé. "

vendredi 2 novembre 2012

"Revenir à la littérature, à la poésie" (Aurélie Filippetti)


VERBATIM la ministre de la culture, Aurélie Filippetti, lors d'une soirée dans la maison d'Aragon à l'occasion du trentenaire de sa mort :
"Nous pensons que la culture est objet politique et la politique un projet culturel émancipateur. Je crois que cette mission de la culture, malgré la crise et plus que jamais à cause de la crise, est de revenir à la littérature, à la poésie."


Le propos est extrait d'un article d'Alain Nicolas dans le quotidien l'Humanité daté du 1er octobre 2012 et que vous pouvez lire in extenso ici : http://www.humanite.fr/culture/le-swing-de-louis-sous-la-pleine-lune-505240. 

On était fondé à supposer que le "nous" en question ci-dessus désignait le Gouvernement. Pourtant, le lendemain les services de Vincent Peillon, son collègue de l'Education nationale, lâchaient le fatal couperet sur le budget du Printemps des Poètes et deux jours plus tard, nous recevions le courrier d'alerte de Jean-Pierre Siméon, son directeur artistique, informant les partenaires de l'association que ce défaut d'un financement pourtant prévu et budgété impliquait "la disparition à brève échéance de la structure, et consécutivement de la manifestation"

AxoDom

dimanche 28 octobre 2012

Menaces sur le Printemps des Poètes (suitess)



Pour ou contre une pétition en ligne ?

Dire d'abord, pour ceux qui l'ignoreraient encore, que le budget du Printemps des Poètes est toujours à ce jour amputé d'une partie de la dotation promise par le ministère de l'Education nationale ce qui remet en cause la survie même de l'association. Malgré la mobilisation de milliers de personnes et les centaines de courriers envoyés au ministre Vincent Peillon son cabinet n'a toujours pas bougé d'un pouce. 

S'interroger maintenant sur les suites à donner à ce silence. 

Depuis le courrier d'alerte de Jean-Pierre Siméon et de l'équipe du Printemps des Poètes début octobre un grand nombre de personnes émues par la situation (cf. l'article de synthèse et liens ici), nous ont suggéré de lancer une pétition en ligne. 

Indépendamment même du fait que tout prend du temps et que cela aussi il faudrait le gérer, nous sommes très partagés sur l'efficacité réelle de ce type de moyen.

Certes, le caractère automatisé et viral, donc simple et efficace, est séduisant et semble renvoyer à l’âge des cavernes les pétitions à l’ancienne. Mais il y a aussi des arguments inverses.

L’équipe du Printemps des Poètes a dès le début privilégié l’envoi de courriers au ministre, qu’ils soient originaux ou copiés-collés sur leur modèle ou sur le nôtre. Le papier garde une forte charge non seulement symbolique mais aussi d’engagement, surtout aujourd'hui où un envoi électronique est si simple.

De notre côté, nous sommes circonspects. 

D’une part, les quelques centaines de lettres reçues par le ministre ont un poids tangible et nécessitent des actions physiques (réception, ouverture, lecture, préparation de la réponse et envoi) qui pèsent sans doute plus lourd qu’un mél disant que 5000 ou 50 000 personnes ont cliqué, parfois sans réfléchir plus de quelques secondes, sur un site de pétition en ligne.

D’autre part, nous avons eu quelques mauvais échos, sur ces sites de pétition à la chaine… Tous les détails sont dans l’extrait ci-dessous du mél d’une association qui explique clairement pourquoi elle préfère que ses soutiens ne les utilisent pas. C’est dit en termes fleuris mais c’est dit.



Au vu de ces éléments et pour nous aider à nous décider, nous sommes preneurs de tout avis éclairé, soit dans la case "Commentaires" ci-dessous soit sur la page Sauvons le Printemps des Poètes. 

AxoDom

mardi 16 octobre 2012

La lettre à Vincent Peillon de Jacques Bonnaffé et Jean-Pierre Verheggen

( Menaces sur le Printemps des Poètes, suite. Hélas ! )

Jacques Bonnaffé - ici aux 30 ans des Parvis Poétiques
fêtés au Grand Parquet fin septembre -
qui ne cesse de mettre son talent et son humanité
au service des poètes morts ET vivants. 
Nous savons que les courriers affluent par centaines au Ministère de l'Education Nationale pour demander à Vincent Peillon de reconsidérer la décision de supprimer  60 000 euros d'aide de son ministère à l'association le Printemps des Poètes, dirigée par Jean-Pierre Siméon, qui travaille toute l'année avec les milieux scolaires et universitaires.


Certains épistoliers, connus ou non, ont l'excellente idée d'envoyer une copie de leur courrier à l'association ou à la page ad hoc "Sauvons le Printemps des Poètes" qui a accueilli des milliers de visiteurs, et où vous pouvez trouver deux modèles de lettre à envoyer vous-même.

Voici celle, belle, forte et émouvante, de Jacques Bonnaffé avec Jean-Pierre Verheggen.
Le Printemps des Poètes est un événement annuel qui fêtera ses quinze ans d'existence en 2013, son rayonnement n'est plus à démontrer. Il excède les périodes dans lesquelles il est annoncé, il excède tous les territoires où on l'estimait attendu, il excède les budgets dans lesquels on le comprimait avec le peu de moyens qui lui était accordé : il pourrait servir de modèle dans sa gestion, son action, ses retombées nombreuses et sa communication. Pas d'équivalent. Pas d'équipe qui se soit battue avec un tel acharnement. 
Au lieu de voir son développement soutenu, au lieu de tirer profit de cette plateforme inédite où se retrouvent auteurs et comédiens, acteurs multiples, citoyens poètes et publics, on l'étouffe. On préfère l'ignorer, la réduire dans les missions qui font sa force et son histoire. 
Peu de mots sont capables de dire l'écœurement de ceux qui ont accompagné la création du Printemps des Poètes et toujours été fidèles à sa mission, sans intérêt personnel, avec la certitude qu'il y avait bien une utilité sociale à la poésie et qu'elle se vivait à travers une manifestation décidée et rayonnante dans la cité, les territoires, par les villages, les points d'ancrage les plus divers et jusqu'aux horizons les plus lointains. 
Je me garderai de faire les comparaisons de moyens et de budgets, elles sont affligeantes et montrent par elles seules le peu de cas qu'on semble faire de ces actions en profondeur au profit de gadgets institutionnels, hiérarchisés et couteux. Le peu d'intérêt aussi qu'on porte à un art qui se fonde sur la sensibilité des mots, interrogeant la nature des discours, leur essence, n'en paraît que plus significatif. 
On ne peut pas admettre une telle restriction de budget après des années d'un exercice très serré et presqu'impossible.  
La poésie, c'est tristement vrai, n'intéresse pas beaucoup de personnes mais concerne beaucoup de monde. Elle forme des clans, des chapelles, de forts petits nombres de fidèles et d'incalculables fiertés, elle réunit comme elle divise mais toujours ouverte au premier venu c'est avec le même désir amoureux, la même loi folle du hasard qu'elle abolit toute séparation, toute distinction, elle appartient à chacun. 
Jacques Bonnaffé, comédien metteur en scène avec Jean-Pierre Verheggen, poète Belge

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