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jeudi 15 octobre 2015

Bretagne, poésie et écologie

Pourquoi tant de poésie en Bretagne ? 

C'est vrai quoi, pourquoi tant de Bretagne en poésie ?

D'abord un curieux constat : la Bretagne est LA région française la plus accueillante à la poésie. Et ceci, en nombre comme en diversité de manifestations (voir le site du CRL de Bretagne), et aussi en nombre comme en diversité de poètes et de lecteurs de poésie (voir l'article de Pierre Maubé Quelques poètes bretons contemporains, de langue française).

Maintenant un second constat : la Bretagne défend becs et ongles sa nature et ses traditions.

Se pourrait-il qu'il n'y ait aucun rapport entre ces deux faits ?

L'ensemble fait une identité forte et un plaisir de vivre qui attire non seulement les touristes mais aussi des émigrés de l'intérieur, vieux ou jeunes, toujours plus nombreux.

Quelques preuves

A titre d'exemple, la région accueille sur la seule fin du mois de novembre 2015 trois manifestations assez importantes pour être relayées par le site du Printemps des poètes :

Le festival de Poésie Moi Les Mots à Landivisiau du 23 au 29/11 

6-7000 personnes pendant une semaine à l'écoute d'une vingtaine de poètes divers et de qualité. 
Créé en 2011 en hommage au poète Xavier Grall. De la poésie voulue aisément accessible car "proposée dans les lieux du quotidien". 

Des rencontres quotidiennes avec des poètes et illustrateurs, des lectures, du théâtre, du conte, des concerts, des expositions, des ateliers d’écriture et d’arts plastiques, une randonnée poétique, une journée professionnelle à destination des bibliothécaires, enseignants, libraires, auteurs, éditeurs et maints moments à partager. « Une poésie vivante et généreuse, ouverte et offerte à tous, une poésie qui ouvre nos horizons et nous rend plus forts ensemble », pour reprendre les mots de Bruno Doucey, un des poètes invités. 

Autrement le monde ? Poésies et écologies. le 28/11/15 à Nantes

A peine un mois après MidiMinuitPoésie #15 du 7 au 11 octobre. 





En écho à la 21e Conférence des Parties de la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (COP21), la Maison de la Poésie de Nantes s’interroge sur les liens entre conscience environnementale et esthétique littéraire. 

Lors de cette journée de rencontres littéraires différents formats d’intervention - lectures, conférences, entretiens, lecture-concert - aborderont les thématiques de l’habitat, de la ruralité, du paysage, de l’agriculture… 
Maison De La Poésie De Nantes

<< Que la poésie soit au premier chef concernée par la question écologique, c’est ce qui découle de son lien ancestral à l’idée de Nature, comme de la préoccupation qui lui est essentielle de donner forme et sens à une habitation du monde déprise du modèle productiviste. Nous voudrions demander si la poésie, comprise en son sens le plus large, est en mesure de fournir aujourd’hui quelques uns des linéaments d’une sagesse nouvelle. >>
Avec Augustin Berque (orientaliste et philosophe), Jean-Christophe Bailly (auteur), Michel Deguy (poète, essayiste), Jacques Gamblin (auteur, comédien), Nicole Caligaris (auteure), Benoît Vincent (auteur, botaniste), Emmanuelle Pireyre (auteure) et Toog(musicien), Jean-Claude Pinson (auteur associé à l’événement), Olivier Domerg (poète), David Christoffel (auteur, artiste sonore).

Et à l'école(s)

AU LYCÉE
• Deux classes de 1re L du lycée La Colinière ont participé au festival MidiMinuitPoésie, en rédigeant la Gazette des lycéens : notes de lecture, textes de création, entretien avec les auteurs invités au festival, la gazette est le reflet de la découverte de cette programmation par les élèves.
À lire en intégralité par ici. 
• Une classe de 1re STMG du lycée La Colinière prépare, jusqu'à fin novembre, les feuilles de salle de l'évènement "Autrement le monde ? Poésies et écologies". Les élèves abordent les travaux des auteurs invités au regard de la thématique, puis réalisent des interviews écrites, reproduites sur les feuilles de salle.
• La Maison de la Poésie profite de la présence des auteurs invités durant l’année pour proposer aux lycéens des portes d’entrée dans l’écriture poétique contemporaine. Ces opérations peuvent prendre plusieurs formes (Parcours en poésie, gazette des lycéens...)

Enseignants, documentalistes de lycées publics ou privés d'enseignement général, technologique ou professionnel de la région nantaise : pour découvrir les dispositifs d'actions poésie pour la saison 2015-2016.

À L'UNIVERSITÉ
À l'occasion de "Autrement le monde ? Poésies et écologies", David Christoffel accompagne un groupe d'étudiants de plusieurs filières à la réalisation de reportages sonores, composés à partir d'interviews d'animaux, de jeux environnementaux avec les textes des intervenants, de réflexions/renouvellement sur les formes éditoriales de la parole en situation de natures perturbées... Ce travail prendra la forme de capsules sonores qui seront diffusées pendant l’événement.

Liens : 
- le site du festival Moi Les Mots
- le site du Printemps des poètes
Maison de la poésie de Nantes 


Et puis encore cet article de Marie-Christine Biet sur La Gède aux Livres à Batz-sur-Mer ou la passion de faire vivre une librairie dans une ville de 3000 habitants.







mardi 30 décembre 2014

Que vouloir pour la poésie en 2015 ?

Si la question va être d'actualité pendant 365 jours les réponses, elles, sont connues depuis longtemps. 

Ainsi, parce que le temps a peu de valeur dans nos affaires, nous reprenons ici un article paru dans Ouest France il y quasiment un an : Éditions du Petit Véhicule, le blog: REFLEXIONS SUR LE METIER DE PETIT EDITEUR...


Ce texte suit le chemin que fore le trépan de ce blog sur la place de la poésie ici et maintenant.


Les voeux des éditeurs de poésie pour 2014 (et plus...) sont assez élémentaires. Ils tiennent en un constat et quelques solutions simples.

Le constat

L'état des lieux a été fait à de multiples reprises depuis des années. Il aboutit toujours aux mêmes conclusions :

  • la poésie ne se vend pas car peu de libraires en prennent puisque ça ne se vend pas...
  • la poésie n'est pas un marché
  • les éditeurs sont donc évidemment sous-capitalisés
  • ils ne peuvent quasiment jamais se payer
  • il y a en pourtant toujours quelques centaines en France
  • le besoin de poésie ne meurt pas, bien au contraire.

Quelques solutions simples pour faire avancer les choses

Ici énoncées par trois bons connaisseurs du milieu puisque éditeurs depuis des décennies : Mireille Lacour (éd. La part commune), Bruno Doucey, et Jean-Yves Reuzeau, co-fondateur des éditions du Castor Astral.
  • publier des poèmes dans les journaux au même titre que tous les livres dont les media publient des extraits
  • augmenter les préachats de recueils de poésie dans les bibliothèques
  • augmenter les subventions aux acteurs (éditeurs, libraires, organisateurs de festivals...). 
Et que ceux qui hennissent lorsqu'ils entendent le mot subvention se rassérènent en lisant les derniers rapports de la Banque Mondiale et du FMI...

NB : En lettrine, l'illustration du compte twitter du Castor Astral



vendredi 31 janvier 2014

Innocents de Syrie et d’ailleurs

Innocents de Syrie et d’ailleurs est le titre d'une soirée prévue le 28 mars à Paris. Une manifestation artistique de poésie, peinture, musique et cinéma.  

© Thierry Cauwet, avec son autorisation. 
En octobre 2013, le poète syrien en exil Omar Youssef Souleimane entend au festival international Poètes à Paris où il était invité le long poème qu’AxoDom avait écrit en découvrant la série du peintre Thierry Cauwet « Massacre en Syrie ».

Quelques semaines plus tard, Omar traduit en arabe le poème d'AxoDom et le fait publier dans le quotidien libanais An Nahar (Le Jour). Fin décembre, ils imaginent cette manifestation artistique.

Avec la comédienne Marianne Auricoste, ils veulent chanter la force faible des innocents des guerres de tous temps et de tous lieux en croisant des poèmes d'Omar, nés de l'exil (« Comme deux oiseaux qu’aucun nid ne séduit »« Je ne peux pas venir »« La mort loin de la mort », inédits), le long poème d'AxoDom (« Temps mort en Syrie », édité au Nouvel Athanor, in Les Cahiers du Sens, 2013) et d’autres textes connus ou non, de poètes, d’époques et de géographies divers parmi lesquels :
Pierre Jean Jouve - Juan Gelman - Eluard - Apollinaire - Francisco de Quevedo - Lord Byron - Henri Meschonnic - Bruno Doucey - Baku Yamanoguchi - Mahmoud Darwich ...
Intégrées à l'oeuvre collective seront présentées des peintures de Thierry Cauwet, à l'origine du poème « Temps mort en Syrie ». 


Enfin sera projeté le court-métrage « Je ne suis plus personne » réalisé il y a quelques mois à partir de trois poèmes d’Omar Youssef Souleimane traduits par Lionel Donnadieu. Signé par Elvina Attali, ce film a été sélectionné au festival Anthropologies Numériques qui aura lieu les 19 et 20 mars prochain au Cube, à Issy-les-Moulineaux, en association avec Les Ecrans de la Liberté.

Les musiciens Stéphane Gallet et, sous réserves, Sébastien Lunghi nous accompagneront en transcrivant leurs émotions sur leurs instruments : nay, tanbur ou guitare...

Juliette Blondelle nous a apporté son oeil de scénographe avertie. 

Omar remercie la poétesse Aïcha Arnaout pour la traduction de ses poèmes en français 
et AxoDom pour leur relecture.



Innocents de Syrie et d’ailleurs
28 mars 2014 à 19h30 
Maison d'Europe et d'Orient - Centre culturel européen, 
3 Passage Hennel 75012 Paris.
Tarifs : 7 € (plein) - 5 € (réduit) - 3 € (abonnés MEO)
Réservation vivement conseillée au (33) 01 40 24 00 55 (du lundi au vendredi) 


Correctif (01/02/2014) 
Dans une première rédaction, nous avions écrit que le  court-métrage « Je ne suis plus personne » était sélectionné au festival Ciné-Poème de Bezons, en partenariat avec Le Printemps des Poètes. 
C'était un quiproquo, au sens propre, puisqu'il a été envoyé au festival Ciné-Poème - qui n'a pas encore bouclé sa sélection - mais sélectionné au festival Anthropologies Numériques. Nos excuses à l'un et l'autre. 




jeudi 24 octobre 2013

Le prix Apollinaire 2013 à Temple, le chthonien

Le 75e prix Apollinaire a été décerné en 2013 à Frédéric Jacques Temple, 92 ans, pour l'ensemble d'une oeuvre  paganiste, voire chthonienne.

© Pierre Bolszak / Ed. B. Doucey
Pour l'info brute, voir les sites journalistiques : Livres hebdo ou La lettre du libraire, avec notamment sur ce dernier site la liste des lauréats précédentsMais derrière...

Ici, où nous traquons les ARMES secrètes de la POESIE, arrêtons-nous sur autre chose : pourquoi cette nomination est importante ? 

D'abord parce que, contrairement à une idée reçue qui nuit à la réception de la poésie contemporaine et à la reconnaissance de son autonomie, celle-ci n'est pas d'abord cérébrale. Ainsi, FJ Temple  n'est pas un poète intellectuel. Il le dit et le répète à l'envi, notamment dans la préface de son Anthologie personnelle publiée chez Actes Sud depuis 1989.

"Produit d’une lointaine paysannerie, tout en moi proclame un paganisme que n’ont pas atténué, au contraire, presque deux millénaires chrétiens. Il me plaît même de reconnaître dans l’homme du Jourdain et du Golgotha l’aboutissement miraculeux du grand Pan et la renaissance du Phénix. 
Les forces élémentaires m’ont accompagné tout au long de mon enfance et je me suis plu au commerce des puissances chtoniennes. Je me souviens de l’odeur animale des cavernes et des remugles paludéens. 
S’étonnera-t-on que je prenne mes distances avec cette volonté présomptueuse, commune à beaucoup, de faire de la poésie un pur exercice de l’esprit ? Je crains, tout en les admirant par ailleurs pour leur intelligence et leur brio, les théoriciens qui n’engendrent souvent que des fruits insipides. Ils sont un peu comme les théologiens qui refroidissent la foi. En marge des doctrines et des messages, éteignoirs de la poésie, me guide un mot qui commande la vie, et donc l’art, en dépit des aléas, des souffrances et de la solitude, c’est le plaisir."


Enfonçons le clou pour qu'il tienne : le dernier récipiendaire du prix Apollinaire, où certains voient le Goncourt de la poésie, ne met pas l'intellectualité au centre de sa poésie. Ce qui ne signifie ni qu'elle soit simpliste, ni qu'elle fuie l'intelligence, bien au contraire, évidemment. 


Ensuite cette nomination est importante parce que l'apparence austère, fière, sobre de FJ Temple, toute l'attitude de l'homme comme son écriture prouvent la force de la Poésie, sa résistance intrinsèque à l'Actualité, cette pauvre actualité à laquelle elle préfère, comme Nietzsche, les considérations inactuelles.

Cela seul justifierait que ce prix Apollinaire lui ait été décerné "pour l'ensemble de son oeuvre", fait rarissime, intervenu 8 fois seulement sur 73 lauréats. 


Aujourd'hui sous les hauts plafonds de cet hôtel où tout n'est qu'ordre et beauté, une petite centaine de personnes entourent Frédéric Jacques Temple. Le président du prix Apollinaire, Charles Dobzinski, malade, est remplacé par Jean-Pierre Siméon, également membre du jury, tout comme Zéno Bianu, présent. 

Siméon révèle qu'au premier tour de scrutin, des voix s'étaient portées sur les noms d'Olivier Barbaran et de Jean-Luc Steinmetz mais que l'unanimité s'était ensuite rapidement faite sur celui de Frédéric Jacques Temple. 


Il dresse un rapide portrait d'un aventurier qui fut l'ami de Durrell, de Cendrars, de Henry Miller, participa à la bataille de Monte Cassino et lui apparait "plus Whitman que Mallarmé". Il lit ensuite la longue et savoureuse préface qu'Alain Borer a écrite pour le dernier recueil de FJ Temple, " Phares, balises & feux brefs, suivi de Périples", paru chez Bruno Doucey. 


Voici quelques extraits de cette préface, juste de quoi saliver. 

Les trois lapins (par Alain Borer)

La nature est un temple, mais Temple est une nature. Ce vivant pilier a une tronche de vieux pêcheur assis au port à raccommoder ses filets. C’est l’Homme tranquille sans John Ford. Vous l’approchez, attiré par son Chant des limules. Appelez-le Achab: il vous raconte ses pêches à la baleine au large de Nantucket, explique comment dépecer le chacal, dans le grand Sud marocain, puis tanner sa peau au soleil et au sel. Vous êtes à pied d’œuvre : pour lire Achab, il faut trois lapins. Un «lapin» est une offrande espérée au rendez-vous de tout lecteur. Le premier lapin est de mot. 
(…)  

Achab l’Apache: il en va de l’unité du monde et des choses, la paix implique la connaissance.

(…)  

Notre deuxième lapin est de vérité. C’est le même que l’autre, côté monde. Achab eut une enfance solitaire à fouiller les dolmens et piéger les lièvres. Il fut de ces adolescents qui comprennent leur enfance quand ils lisent Mark Twain et Jack London, puis de ces adultes qui comprennent leur adolescence quand ils lisent Cendrars, Miller, Durrell. Un homme mûr ne distingue bientôt plus ses amis de ses lectures; pour lui, ce furent tout un. Après quatre-vingt, quatre-vingt-cinq ans de lecture et d’écriture, on accède enfin à la solitude intellectuelle.

(…) 

Mais il reste « cet enfant dont je suis la tombe » – tel l’enfant de Suétone, « peureux jusqu’en sa vieillesse».

(…)

Il n’est pas donné à tout le monde de vivre. Il y a des grands poètes sans biographie, comme Mallarmé (d’autres ont une biographie de grand écrivain..., comme Alain Bosquet), ce que j’appelle l’Œuvre-vie est rare. 

(…) 

Achab a traversé la vie en homme de paix. Guerrier contemplatif, voyageur immobile, explorateur égaré, toujours Seul à bord (1945). Bourlingueur, sans doute, comme Cendrars, et comme Cendrars le dit de lui-même, en confidence d’Une nuit dans la forêt « de plus en plus je me rends compte que j’ai toujours pratiqué la vie contemplative ». Autrement dit, il n’a cessé de résister à la dislocation du monde. 

Achab, c’est une poésie à hauteur d’homme, en liaison permanente avec l’unité de l’Être. Il a pris part aux pires bouleversements du monde comme à des rythmes saisonniers. D’ailleurs au cœur de la guerre la conscience, la responsabilité et la liberté s’aiguisent, c’est ce qui est regrettable dans la guerre: il faudrait garder les bons côtés de la guerre en temps de paix. En période de débandade, «la poésie» redevient inaudible. Le poète est un pianiste virtuose de hall d’hôtel, qui fait bien dans le décor mais que personne n’écoute. Pire, on ne l’écouterait pour rien au monde. 

(…)

Le troisième lapin est donc métaphysique : le seul qui vaille nos lacets. Il faut comprendre que les trois lapins réunis vont ensemble, dans un poème, quand il y a œuvre-vie.  




Après le préfacier, s'avance le préfacé qui a bien voulu nous confier le texte de son intervention. La voici in extenso

Le discours de réception de Frédéric Jacques Temple



Le moyen le plus sûr de vivre longtemps, c’est de réussir à devenir vieux. Ce sage conseil que donne Erik Satie, j’ai la chance de le mettre en pratique. C’est que la vie réserve encore et toujours de bonnes surprises que je ne voudrais pas manquer ; et aujourd’hui celle-ci : recevoir le Prix Apollinaire. Je me sens dans la peau d’un jeune poète dont on encourage les débuts prometteurs. C’est à peu près ce que disait Paul Newman en recevant son premier Oscar à Hollywood après plus de quarante ans de carrière.


Je félicite donc le jury pour sa perspicacité. Plus sérieusement je le remercie de tout cœur, globalement en la personne de son Président Charles Dobzinski, malheureusement absent mais qui m’a longuement téléphoné avant hier. Jean-Pierre Siméon, grâce à qui les poètes ne peuvent écrire qu’au printemps, vient de confirmer, très amicalement, que je pouvais prétendre à me voir inscrit désormais au palmarès de ce prix qui bénéficie de l’intérêt généreux que Madame Monique Pignet porte à la poésie, donc aux poètes.


Je m’en voudrais si j’oubliais mes éditeurs successifs ou permanents (ce sont des héros !) : Edmond Charlot, dès 1946, puis Chambelland, Grasset, Fata Morgana, Actes Sud où m’accueillit Hubert Nyssen et qui réédite fidèlement mon Anthologie personnelle depuis 1989, Granit de François-Xavier Jaujard, Proverbe de Jérôme Vérain, Jacques Brémond et Obsidiane de François Boddaert ; et enfin, pour mon dernier recueil, Bruno Doucey qui milite avec talent et passion dans la suite et dans le souvenir de Pierre Seghers ; comme celui-ci, éditeur-poète ou poète-éditeur, dont il me plaît de signaler le dernier recueil :  S’il existe un pays …


Qu’on me permette de saisir l’occasion de cette distinction pour avoir plus qu’une pensée pour deux amis disparus qui ont été lauréats du Prix Apollinaire. Paul Gilson, en 1951, salué par Jean  Cocteau et Blaise Cendrars. En 1946, il avait ouvert toute grande la porte de la Radiodiffusion Française à la poésie et plaça de nombreux poètes aux leviers de commande, parmi lesquels, pour n’en citer qu’un, Georges Emmanuel Clancier. Que Paul Gilson soit parti brusquement en 1963, voilà exactement cinquante ans, ne saurait amoindrir notre reconnaissance.


Le second, Serge Michenaud, fut couronné en 1972 pour son recueil Scorpion-Orphée, premier volume d’une saga que la mort interrompit l’année suivante. C’était un Breton à la forte carrure physique et spirituelle qui avait sourdement la prescience que, pour lui, le temps allait trop vite. Je relis souvent une de ses dernières lettres qui m’apparaît aujourd’hui comme une adresse à tous ceux qui, vivant en poésie, se doivent et doivent aux autres de ne pas différer le face à face avec soi-même. « La poésie, m’écrivait-il, est ta seule parole, le seul nom par lequel, obscurément, quelqu’un qui est toi, t’appelle ». Je me souviens qu’un soir, ayant échoué sur le Banc d’Argain, nous avons posé les questions qui s’adressent à tous, devant un petit feu de bois, sous les étoiles, à l’écoute des oiseaux marins, en attendant que la marée nous remette à flot. Le silence qui nous submergeait était peut-être une réponse.


La liste serait longue de ceux qui nous ont accompagnés et sont partis. À défaut de les nommer tous, il est juste de s’en souvenir pour ne pas laisser s’évanouir des amitiés et des œuvres que trop souvent le vent disperse. « Que sont mes amis devenus ? ». La complainte de Rutebeuf n’a cessé de se faire entendre à travers les siècles.


Souvent se pose la banale question : qu’est-ce que la poésie ? Si on ne me le demande pas, je crois le savoir ; si on me le demande, je ne le sais plus. L’essentiel est qu’elle soit. Je crois bien qu’elle est inutile, mais je suis sûr qu’elle est nécessaire. Reste à savoir à quoi. Peu importe. Chaque poète a sa propre musique qui, par une sorte d’alchimie, peut devenir celle de ceux qui la reçoivent ou la transmettent.


Moi, qui ne suis pas un poète intellectuel, j’ai eu la chance cependant d’être soutenu et compris, depuis de longues années, par ces lecteurs avisés et savants que sont les universitaires, au premier rang desquels Claude Leroy qui vient d’éditer Blaise Cendrars dans la bibliothèque de La Pléiade (il est à Berne aujourd’hui pour présenter cette édition) et j’aperçois ici Pierre-Marie Héron qui a organisé avec lui en 2011 le colloque de mon nonantième anniversaire à l’université Paul Valéry. Ils m’ont appris beaucoup de choses sur moi-même, ils ont toute ma reconnaissance.


La poésie n’a cessé de m’accompagner de ses phares, balises ou feux brefs, pour jalonner mes routes et mes navigations. Des poèmes sont nés, même dans les trous d’eau glacée des Abruzzes, dans le fracas des bombes, la terrible odeur des charpies, les hurlements suprêmes, comme pour témoigner qu’elle ne cessait de participer de l’aventure de vivre. Car il faut vivre, et vivre d’abord. Deinde, filosofare.


Je dois maintenant me faire à cette réalité que j’ai bien reçu le Prix Apollinaire, car je me sens accablé de modestie en réalisant que ne l’ont jamais eu François Villon, Jean de la Fontaine, Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud ou Gérard de Nerval.


Encore merci pour cette belle aventure et merci à tous ceux, enfants, petits-enfants, amis, qui sont venus nous rejoindre ici pour partager ce moment avec moi.
Frédéric Jacques Temple
Hôtel Lutetia, Paris, le 19 octobre 2013


Et voici, comme en dessert, le premier poème de ce dernier recueil, "Phares, balises & feux brefs" d'abord paru en 2005 aux éditions Proverbe. Aujourd'hui épuisée, cette édition a été partiellement remaniée par l’auteur.