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Ce blog est le petit frère de notre site disparu et un peu reconstitué ici.

vendredi 31 janvier 2014

Innocents de Syrie et d’ailleurs

Innocents de Syrie et d’ailleurs est le titre d'une soirée prévue le 28 mars à Paris. Une manifestation artistique de poésie, peinture, musique et cinéma.  

© Thierry Cauwet, avec son autorisation. 
En octobre 2013, le poète syrien en exil Omar Youssef Souleimane entend au festival international Poètes à Paris où il était invité le long poème qu’AxoDom avait écrit en découvrant la série du peintre Thierry Cauwet « Massacre en Syrie ».

Quelques semaines plus tard, Omar traduit en arabe le poème d'AxoDom et le fait publier dans le quotidien libanais An Nahar (Le Jour). Fin décembre, ils imaginent cette manifestation artistique.

Avec la comédienne Marianne Auricoste, ils veulent chanter la force faible des innocents des guerres de tous temps et de tous lieux en croisant des poèmes d'Omar, nés de l'exil (« Comme deux oiseaux qu’aucun nid ne séduit »« Je ne peux pas venir »« La mort loin de la mort », inédits), le long poème d'AxoDom (« Temps mort en Syrie », édité au Nouvel Athanor, in Les Cahiers du Sens, 2013) et d’autres textes connus ou non, de poètes, d’époques et de géographies divers parmi lesquels :
Pierre Jean Jouve - Juan Gelman - Eluard - Apollinaire - Francisco de Quevedo - Lord Byron - Henri Meschonnic - Bruno Doucey - Baku Yamanoguchi - Mahmoud Darwich ...
Intégrées à l'oeuvre collective seront présentées des peintures de Thierry Cauwet, à l'origine du poème « Temps mort en Syrie ». 


Enfin sera projeté le court-métrage « Je ne suis plus personne » réalisé il y a quelques mois à partir de trois poèmes d’Omar Youssef Souleimane traduits par Lionel Donnadieu. Signé par Elvina Attali, ce film a été sélectionné au festival Anthropologies Numériques qui aura lieu les 19 et 20 mars prochain au Cube, à Issy-les-Moulineaux, en association avec Les Ecrans de la Liberté.

Les musiciens Stéphane Gallet et, sous réserves, Sébastien Lunghi nous accompagneront en transcrivant leurs émotions sur leurs instruments : nay, tanbur ou guitare...

Juliette Blondelle nous a apporté son oeil de scénographe avertie. 

Omar remercie la poétesse Aïcha Arnaout pour la traduction de ses poèmes en français 
et AxoDom pour leur relecture.



Innocents de Syrie et d’ailleurs
28 mars 2014 à 19h30 
Maison d'Europe et d'Orient - Centre culturel européen, 
3 Passage Hennel 75012 Paris.
Tarifs : 7 € (plein) - 5 € (réduit) - 3 € (abonnés MEO)
Réservation vivement conseillée au (33) 01 40 24 00 55 (du lundi au vendredi) 


Correctif (01/02/2014) 
Dans une première rédaction, nous avions écrit que le  court-métrage « Je ne suis plus personne » était sélectionné au festival Ciné-Poème de Bezons, en partenariat avec Le Printemps des Poètes. 
C'était un quiproquo, au sens propre, puisqu'il a été envoyé au festival Ciné-Poème - qui n'a pas encore bouclé sa sélection - mais sélectionné au festival Anthropologies Numériques. Nos excuses à l'un et l'autre. 




jeudi 30 janvier 2014

La rémunération des créateurs en Europe

Lancée par la Commission européenne une consultation est en cours sur la notion même de droit d'auteur. Elle sera close le 5 février. Il y a urgence. 


Devant les assauts du numérique, qui a transformé les modes d'appropriation de l'oeuvre d'art, y compris de façon malhonnête, l'Europe a tout bonnement décidé de tout remettre à plat. Courage ou inconscience ? On verra.

La problématique, grossièrement résumée, va de : 
- faut-il maintenir voire renforcer un système protégeant les droits moraux et patrimoniaux des créateurs 
- faut-il au contraire considérer que l'art doit être gratuit, quitte à salarier les artistes ? 

Evidemment, ce raccourci est caricatural mais c'est quand même entre ces deux bornes que les choix sont à faire. Avec bien entendu des ramifications du côté des intermédiaires : fournisseurs de contenu ou vendeurs de matériels qui seraient déclarés responsables et donc "taxables", comme cela existe déjà dans les droits voisins.

En tout cas, si vous vous sentez beaucoup, moyennement ou un peu concerné, c'est le moment de donner VOTRE avis sur Creators for Europe

Bonne occasion de s'exercer à la démocratie directe. Pour Socrate, et d'ailleurs pour tous les Grecs de son siècle, c'était une obligation évidente aux yeux de tout citoyen. Mais pour nous aujourd'hui ? 

Deux moyens d'agir

Premier niveau, très simple, facile et rapide, signer la pétition en ligne par exemple sur cette page de la Sacem.

Deuxième niveau, plus technique, remplir le questionnaire ici
Il s'agit d'une version simplifiée qui comprend "seulement" 80 questions... L'original, accessible en version française via le site de la Commission européenne nécessite lui environ trois fois plus de temps pour entrer dans la complexité du sujet. 

Retenons tout de même cette idée rassurante : tout le monde peut donner son avis.
" Les contributions de toutes les parties concernées sont les bienvenues, en particulier celles des consommateurs, des utilisateurs, des interprètes, des éditeurs, des producteurs, des radiodiffuseurs, des intermédiaires, des distributeurs ou de tout autre fournisseur de services, des sociétés de gestion collective, des autorités publiques et des États membres. "

Mais la poésie dans tout cela ? 

Bonne question. Pour l'instant, nulle mention nulle part. 
Ce n'est pas forcément étonnant, même si c'est toujours un peu choquant mais c'est la conséquence habituelle du manque de structuration du milieu de la poésie. Et aussi, de cette idée que le "genre" poésie serait toujours simplement englobée dans "la littérature", ou "le livre", ce qui revient à dénier l'autonomie de la poésie, alors qu'un mouvement inverse se dessine aujourd'hui. 

L'initiative de la pétition mentionnée plus haut vient du milieu de la musique : Creators for Europe est né de l’impulsion de l’Alliance européenne des auteurs et compositeurs de musique (ECSA)
Mais, dit leur site internet, elle "promeut tous les secteurs culturels et créatifs". Nous en concluons qu'elle inclut la poésie.

Son objectif en tout cas est de "permettre à tous les créateurs de vivre de leurs droits d’auteur, à tous les publics de profiter pleinement de la culture, de sa diversité et de sa créativité", ce qui nous convient parfaitement. 

Et après ? 

Cette consultation débouchera comme d'habitude sur un Livre blanc. Ce document préparatoire sera la première étape vers une Directive, c'est-à-dire l'équivalent au niveau européen d'une loi. 

Cette Directive dessinera les contours d’une nouvelle organisation du droit d’auteur dans toute l'Europe. C'est dire l'importance de l'affaire. 

Comme disent les gens de la Sacem sur leur site "A nous, créateurs et amis de la création, d’y répondre et de nous mobiliser au nom de la diversité culturelle !

Amis de la poésie, à nous de jouer. 


mardi 31 décembre 2013

2014 ou la défaite du mal

En 2014, tout va bien. Inutile de multiplier les voeux... Dans la réalité, n'est-ce pas, le Bien gagne toujours. Contrairement à une forte idée reçue, ce n'est pas le Mal qui l'emporte à la fin...


Bain de minuit pour les ours de la banquise 
qui se réjouissent de l'arrivée de 2014. 
Constater, comme nous osons fièrement le faire ici, l'empire du Bien sur le Mal n'est pas naïveté. Ce n'est pas non plus prophétie une auto-réalisatrice; c'est seulement le constat de l'Histoire. 

Il faut se rendre à l'évidence. Ce n'est pas le mal qui sort vainqueur de la lutte éternelle. On en a quelques preuves.

D'abord, s'il en était autrement l'humanité ne serait plus là pour en parler; elle se serait détruite depuis longtemps. Les stocks de bombes nucléaires disséminés ici et là depuis des dizaines d'années y suffisent largement. 

Or, nous sommes toujours là. Est-ce l'équilibre de la terreur qu'il faut louer pour cela ? Est-ce un dieu bienfaisant et très oecuménique ? Ou bien est-ce une loi sociologique internationale, ou plutôt interculturelle, voire anthropologique, selon laquelle le pire serait sans cesse rejeté dans le tiroir des options dont on ne se sert pas. 
Mais rejeté par qui ? Y aurait-il ici un équivalent de la fameuse main invisible dont parlait l'économiste écossais Adam Smith en 1756, ce mécanisme naturel d'auto-régulation des marchés agissant non pas malgré mais du fait de l'égoïsme des hommes ("Recherche sur les causes et la nature de la richesse des nations") ?

En tout cas, nous avons survécu à la guerre froide, mais aussi à la fin de l'histoire, à l'an 2000, à l'apocalypse Maya pourtant prévue pour décembre 2012. Nous avions même survécu avant cela au passage à l'Euro... C'est dire si la volonté de survie de l'espèce est forte. Ou simplement la Volonté au sens de Schopenhauer. 

Il n'est pire aveugle que celui qui ne veut point entendre

Bien sûr, on va nous accuser de courte vue et de courte mémoire. On va nous objecter que nous oublions les tyrans, les génocides, les pandémies, les horreurs de toutes les guerres du passé et du présent (Syrie, Tibet, Soudan, Haïti, Afriques...). 

Mais au contraire nos yeux voient plus loin que ce que l'Histoire sélectionne à un moment donné comme formant le tout du réel. On déplace le cadre et apparaît le mensonge structurel. 

Si le mal était le vrai vainqueur à long terme, la Terre serait totalement couverte de dictatures.
Si le mal primait toujours, les valeurs maléfiques seraient portées au pinacle.
Si le mal était primus inter pares, les oeuvres de Sade seraient étudiées à l'école. 
Et les fleurs du mal seraient en bouquets à offrir comme modèle social absolu.

Mais non, la plupart des hommes luttent contre le mal et, en tout cas, personne ne s'en réclame. Au contraire, chacun prétend à la vertu et affirme vouloir le bien de tous, même quand c'est pour affermir ses propres intérêts. 

Comment se fait-il ? 

Ou plutôt, comment avons-nous réussi cela ? Car c'est un effort collectif que ce travail d'évitement permanent, de réparation obstiné, de patiente résilience. C'est une oeuvre longue de prudence, d'élévation des vues, d'accordage des sensibilités et d'harmonisation des désaccords.

Le philosophe écossais David Hume a été un des premiers à exprimer cette idée, maintenant largement partagée en sciences sociales, que les gens pensent souvent être en désaccord alors que leurs opinions sont simplement complémentaires. 

Ce constat devrait être répété ad libitum dans les écoles de la République, mais aussi dans les écoles du Commerce, dans les universités, dans les écoles religieuses, et surtout dans les médias et sur chaque page d'accueil de tous les moteurs de recherche d'internet : on croit être en désaccord quand nos opinions sont simplement complémentaires...

Dans son "Essai sur la règle du goût" (“Of the standard of taste” de 1742), Hume donne en exemple un épisode savoureux tiré du Don Quichotte de Cervantes, l'histoire des deux oenologues : ils avaient tous deux raison bien que leur jugements fussent différents (cf. texte lisible via le lien David Hume, “Essai sur la norme du goût”).


Et dans tout cela la poésie ? 



Claude Lévi-Strauss développe une idée voisine - mais antonyme - dans "Race et histoire", un court essai de 1952. Pour lui, est barbare celui qui justement parle de barbarie, celui qui y croit. Il retrouve ainsi cette vieille vérité : ne pas nommer le mauvais est un moyen simple et efficace de ne pas l'aider à exister. 

Alors si croire influe sur ce qui est, croyons que 2014 est une très bonne année. 


En 2014, les politiques qui ont inconsidérément réduit les moyens de subsistance du Printemps des poètes vont donc se réveiller de leur sommeil dogmatique (comme Kant après avoir lu Hume justement...), nous sortir de notre mauvais rêve et rendre à l'association ce qu'ils lui ont pris, c'est-à-dire un budget de fonctionnement décent.
 Ce sera une bonne année. Vous verrez, déjà en 2011, nous avions prédit ce qui est maintenant devenu un beau passé (à lire ici pour les incrédules).  

Merci enfin à Pierre Vavasseur d'avoir, dès le premier jour de cette belle année, lancé la même demande sur les ondes de France Inter (écouter ici)


AxoDom

NB : La triste photo qui l'illustre n'a bien sûr aucun rapport avec cet article joyeux. Les ours polaires vont attendre la fin de 2014 pour savoir s'ils doivent se réjouir. 

mardi 17 décembre 2013

Braque, chaos, Deleuze, art

En sortant de l’exposition Georges Braque au Grand Palais, on pense à tout ça : le cadre, l’art, le chaos, le concept de révolution, la NSA et la poésie aujourd’hui.  


Braque et ses oiseaux, à la fin.

Le 3e festival O+o de Paris auquel nous avons collaboré et participé en septembre dernier avait pour thème "Sortir du cadre". 

Bien des thèmes de festival ne sont que prétextes à lancer une machine à créer. Et c'est déjà bien. Ce fut le cas ici mais certaines formules ont comme une vie autonome et nous poursuivent.

Cette histoire de "cadre" dont il était question de "sortir" n'avait pas, pour nous, dit tout ce qu'elle avait à dire. Comme si, après avoir sauté hors du cadre comme un cabri on n'était pas à nouveau dans un cadre ? Voire même le même... Comme si les avant-gardes n'étaient pas les prochaines institutions... Comme si on pouvait encore croire à l'efficacité du concept de révolution comme apportant du progrès à l'humanité... Comme si nulle tradition n'avait de valeur.

Ainsi Georges Braque, qui s'est obsédé de cette question jusqu'à torturer des billards, n'a réussi à sortir du cadre qu'au tout début de son travail, avec ses paysages fauves, et à la toute fin de sa vie avec ses oiseaux comme ci-dessus, c'est-à-dire dans ses moments de plus grande innocence.

En y repensant, on revoyait toute l'intelligence de l'affiche créée par Philippe Mairesse pour le festival O+o de Paris 2013 (visible ici). 

Et puis le hasard qui régit pour moitié nos vies, et donc le contenu de nos ordinateurs, fit resurgir le texte suivant, trouvé sur le Flotoir de Florence Trocmé, la tenace fondatrice du site Poezibao, à propos du dernier essai d'Ariane Dreyfus,  (La Lampe allumée si souvent dans l'ombreÉd. Corti, 2013).
Art et chaos (Deleuze, via A. Dreyfus)  Page 103, l'admirable citation de Deleuze sur l'art et le chaos. Elle me fait comprendre tant de choses : « L’art prend un morceau du chaos dans un cadre, pour former un chaos composé qui devient sensible ». Ariane la glose écrivant : « le cadre n’est donc pas seulement ce qui met en forme [...] mais aussi ce qui dialogue avec l’invisible. L’image vibre par cette tension entre champ et hors-champ, dit et non-dit » → et c’est une des grandes problématiques de la composition du poème, ce qui doit entrer dans le cadre, ce qui doit en sortir, et cet incessant travail de menuiserie (Emaz) et de soustraction dont parlent les écrivains. (...)
Toute révérence gardée, on peut tout-à-fait amender cette proposition de Deleuze, en ce qu'elle est une représentation, la sienne, une représentation de philosophe. «L’art prend un morceau du chaos dans un cadre, pour former un chaos composé qui devient sensible» dit-il. On peut avoir une autre vision : 
  • L'art est le résultat de ce que fait l'artiste, lequel sait rarement ce qu'il fait avant de l'avoir fait. 
  • Si "le travail de la philosophie consiste à fabriquer des concept pour tenter de comprendre ce qui se passe", selon la formule de Bruno Latour qui nous va bien, le travail de l'artiste, pour nous, consiste à plonger en lui-même toujours et encore à la recherche de la joie et de l'intuition (cf. Proust, Bergson...). 
  • La "question du cadre" est alors toujours secondaire. En tout cas, n'intervenant jamais consciemment, on peut soutenir qu'elle n'a pas d'incidence. 
  • Quant à un éventuel impact inconscient, hum... qu'en savons-nous ? 
Bien sûr, après un siècle de modernité, un long chemin est à parcourir pour sortir de tous les systèmes, de tous les -ismes et arracher toutes les oeillères.

Voilà ce qui serait "sortir du cadre". Et ça, la NSA n'y peut absolument rien ! Ses ordinateurs pourront toujours nous scruter plus attentivement, ils ne lui expliqueront jamais ce type de secret qui sort tout armé de la poésie comme Athena du cerveau de Jupiter. 

AxoDom


lundi 2 décembre 2013

De plus en plus d'écume...

https://www.facebook.com/photo.php?fbid=502426469849470&l=d1bb30ff50

De plus en plus de bruit, d'écume, d'information,
de petites perceptions, de sons, d'images, de sollicitation,
d'appels à réagir, à signer des pétitions,
à manifester, à s'exprimer, à crier

mais si rarement à rire
à sourire
à respirer
à fermer les yeux et sentir
à voir le bon, le bien
le rigoureux calme serein.

Toujours aller se multiplier,
courir sus à l'ubiquité,
développer vite toutes ses difficultés,
ne pas perdre une minute à se lier.

Oublier la "brevedad de la vida"
qui pourtant nous pend aux sonnets de Quevedo
qui a si bien chansonné les vers de Sénèque
qui a tout dit dans sa vieille langue d'évêque :
"Ayez surtout le souci de séparer les choses du bruit qu'elles font."
Et pour cela quel meilleur marché avec le monde passer
que la poésie qu'on devrait trouver sur tous les bons marchés,
à l'étalage.

jeudi 7 novembre 2013

Landivizio, blasonnée "Ville en Poésie"



Malgré les honteuses coupes budgétaires perpétrées avec une constance politique par un ministère de l'Education pourtant Nationale, l'association Le Printemps des Poètes continue, inlassablement, de penser que la société des hommes "est un temple où de vivants piliers / laissent parfois sortir de confuses paroles" qui aident à vivre mieux. 
Vivre mieux... pourtant l'universel besoin. Et presque le seul, dans "l'expansion des choses infinies" qui nous bousculent sans cesse, et qui bouclent les "Correspondances" de Baudelaire. 
Peu importe. Tant qu'un souffle nous agite, nous nous en allerons répétant, aveugles et sourds mais pas muets :
Toujours sur le métier remettons notre ouvrage
tenace et lourde charge de dur poison
quelqu'un des cols entendra le cri de rage
l’hurlé qui arrache la gorge et l’explosion 
de la poésie de la vie simple aveugle aux chiffrages
de la raison du concept et de ses tisons 
et la force faible et obstinée, qui surnage.

La question poétique

Question aux temps actuels : dans l'agitation politicienne qui s'en vient comme une habitude de marée, quel parti s'emparera - enfin ! - de la question poétique ?

Roland Nadaus, poète et lui-même responsable politique, qui sait donc doublement de quoi il parle, nous exhortait lors d'une réunion de l'Union des Poètes à aller voir les divers candidats pour le leur suggérer... (Lire le verbatim de cette réunion du 5 décembre 2012 ici). 

En attendant, Landivisiau est la 8e "Ville en poésie" de Bretagne sur un total de 46 cités labellisées par l'association (voir ici la liste complète des Villes et villages en poésie sur le site du Printemps des Poètes).
Les Bretons savent défendre ce qui compte.


Actualisation décembre 2017

Landivizio a mis la poésie "au coeur de sa politique culturelle" peut-on lire ici dans Ouest-France :  https://www.ouest-france.fr/bretagne/morlaix-29600/landivisiau-la-ville-va-vivre-au-rythme-de-la-poesie-5385391

jeudi 24 octobre 2013

Le prix Apollinaire 2013 à Temple, le chthonien

Le 75e prix Apollinaire a été décerné en 2013 à Frédéric Jacques Temple, 92 ans, pour l'ensemble d'une oeuvre  paganiste, voire chthonienne.

© Pierre Bolszak / Ed. B. Doucey
Pour l'info brute, voir les sites journalistiques : Livres hebdo ou La lettre du libraire, avec notamment sur ce dernier site la liste des lauréats précédentsMais derrière...

Ici, où nous traquons les ARMES secrètes de la POESIE, arrêtons-nous sur autre chose : pourquoi cette nomination est importante ? 

D'abord parce que, contrairement à une idée reçue qui nuit à la réception de la poésie contemporaine et à la reconnaissance de son autonomie, celle-ci n'est pas d'abord cérébrale. Ainsi, FJ Temple  n'est pas un poète intellectuel. Il le dit et le répète à l'envi, notamment dans la préface de son Anthologie personnelle publiée chez Actes Sud depuis 1989.

"Produit d’une lointaine paysannerie, tout en moi proclame un paganisme que n’ont pas atténué, au contraire, presque deux millénaires chrétiens. Il me plaît même de reconnaître dans l’homme du Jourdain et du Golgotha l’aboutissement miraculeux du grand Pan et la renaissance du Phénix. 
Les forces élémentaires m’ont accompagné tout au long de mon enfance et je me suis plu au commerce des puissances chtoniennes. Je me souviens de l’odeur animale des cavernes et des remugles paludéens. 
S’étonnera-t-on que je prenne mes distances avec cette volonté présomptueuse, commune à beaucoup, de faire de la poésie un pur exercice de l’esprit ? Je crains, tout en les admirant par ailleurs pour leur intelligence et leur brio, les théoriciens qui n’engendrent souvent que des fruits insipides. Ils sont un peu comme les théologiens qui refroidissent la foi. En marge des doctrines et des messages, éteignoirs de la poésie, me guide un mot qui commande la vie, et donc l’art, en dépit des aléas, des souffrances et de la solitude, c’est le plaisir."


Enfonçons le clou pour qu'il tienne : le dernier récipiendaire du prix Apollinaire, où certains voient le Goncourt de la poésie, ne met pas l'intellectualité au centre de sa poésie. Ce qui ne signifie ni qu'elle soit simpliste, ni qu'elle fuie l'intelligence, bien au contraire, évidemment. 


Ensuite cette nomination est importante parce que l'apparence austère, fière, sobre de FJ Temple, toute l'attitude de l'homme comme son écriture prouvent la force de la Poésie, sa résistance intrinsèque à l'Actualité, cette pauvre actualité à laquelle elle préfère, comme Nietzsche, les considérations inactuelles.

Cela seul justifierait que ce prix Apollinaire lui ait été décerné "pour l'ensemble de son oeuvre", fait rarissime, intervenu 8 fois seulement sur 73 lauréats. 


Aujourd'hui sous les hauts plafonds de cet hôtel où tout n'est qu'ordre et beauté, une petite centaine de personnes entourent Frédéric Jacques Temple. Le président du prix Apollinaire, Charles Dobzinski, malade, est remplacé par Jean-Pierre Siméon, également membre du jury, tout comme Zéno Bianu, présent. 

Siméon révèle qu'au premier tour de scrutin, des voix s'étaient portées sur les noms d'Olivier Barbaran et de Jean-Luc Steinmetz mais que l'unanimité s'était ensuite rapidement faite sur celui de Frédéric Jacques Temple. 


Il dresse un rapide portrait d'un aventurier qui fut l'ami de Durrell, de Cendrars, de Henry Miller, participa à la bataille de Monte Cassino et lui apparait "plus Whitman que Mallarmé". Il lit ensuite la longue et savoureuse préface qu'Alain Borer a écrite pour le dernier recueil de FJ Temple, " Phares, balises & feux brefs, suivi de Périples", paru chez Bruno Doucey. 


Voici quelques extraits de cette préface, juste de quoi saliver. 

Les trois lapins (par Alain Borer)

La nature est un temple, mais Temple est une nature. Ce vivant pilier a une tronche de vieux pêcheur assis au port à raccommoder ses filets. C’est l’Homme tranquille sans John Ford. Vous l’approchez, attiré par son Chant des limules. Appelez-le Achab: il vous raconte ses pêches à la baleine au large de Nantucket, explique comment dépecer le chacal, dans le grand Sud marocain, puis tanner sa peau au soleil et au sel. Vous êtes à pied d’œuvre : pour lire Achab, il faut trois lapins. Un «lapin» est une offrande espérée au rendez-vous de tout lecteur. Le premier lapin est de mot. 
(…)  

Achab l’Apache: il en va de l’unité du monde et des choses, la paix implique la connaissance.

(…)  

Notre deuxième lapin est de vérité. C’est le même que l’autre, côté monde. Achab eut une enfance solitaire à fouiller les dolmens et piéger les lièvres. Il fut de ces adolescents qui comprennent leur enfance quand ils lisent Mark Twain et Jack London, puis de ces adultes qui comprennent leur adolescence quand ils lisent Cendrars, Miller, Durrell. Un homme mûr ne distingue bientôt plus ses amis de ses lectures; pour lui, ce furent tout un. Après quatre-vingt, quatre-vingt-cinq ans de lecture et d’écriture, on accède enfin à la solitude intellectuelle.

(…) 

Mais il reste « cet enfant dont je suis la tombe » – tel l’enfant de Suétone, « peureux jusqu’en sa vieillesse».

(…)

Il n’est pas donné à tout le monde de vivre. Il y a des grands poètes sans biographie, comme Mallarmé (d’autres ont une biographie de grand écrivain..., comme Alain Bosquet), ce que j’appelle l’Œuvre-vie est rare. 

(…) 

Achab a traversé la vie en homme de paix. Guerrier contemplatif, voyageur immobile, explorateur égaré, toujours Seul à bord (1945). Bourlingueur, sans doute, comme Cendrars, et comme Cendrars le dit de lui-même, en confidence d’Une nuit dans la forêt « de plus en plus je me rends compte que j’ai toujours pratiqué la vie contemplative ». Autrement dit, il n’a cessé de résister à la dislocation du monde. 

Achab, c’est une poésie à hauteur d’homme, en liaison permanente avec l’unité de l’Être. Il a pris part aux pires bouleversements du monde comme à des rythmes saisonniers. D’ailleurs au cœur de la guerre la conscience, la responsabilité et la liberté s’aiguisent, c’est ce qui est regrettable dans la guerre: il faudrait garder les bons côtés de la guerre en temps de paix. En période de débandade, «la poésie» redevient inaudible. Le poète est un pianiste virtuose de hall d’hôtel, qui fait bien dans le décor mais que personne n’écoute. Pire, on ne l’écouterait pour rien au monde. 

(…)

Le troisième lapin est donc métaphysique : le seul qui vaille nos lacets. Il faut comprendre que les trois lapins réunis vont ensemble, dans un poème, quand il y a œuvre-vie.  




Après le préfacier, s'avance le préfacé qui a bien voulu nous confier le texte de son intervention. La voici in extenso

Le discours de réception de Frédéric Jacques Temple



Le moyen le plus sûr de vivre longtemps, c’est de réussir à devenir vieux. Ce sage conseil que donne Erik Satie, j’ai la chance de le mettre en pratique. C’est que la vie réserve encore et toujours de bonnes surprises que je ne voudrais pas manquer ; et aujourd’hui celle-ci : recevoir le Prix Apollinaire. Je me sens dans la peau d’un jeune poète dont on encourage les débuts prometteurs. C’est à peu près ce que disait Paul Newman en recevant son premier Oscar à Hollywood après plus de quarante ans de carrière.


Je félicite donc le jury pour sa perspicacité. Plus sérieusement je le remercie de tout cœur, globalement en la personne de son Président Charles Dobzinski, malheureusement absent mais qui m’a longuement téléphoné avant hier. Jean-Pierre Siméon, grâce à qui les poètes ne peuvent écrire qu’au printemps, vient de confirmer, très amicalement, que je pouvais prétendre à me voir inscrit désormais au palmarès de ce prix qui bénéficie de l’intérêt généreux que Madame Monique Pignet porte à la poésie, donc aux poètes.


Je m’en voudrais si j’oubliais mes éditeurs successifs ou permanents (ce sont des héros !) : Edmond Charlot, dès 1946, puis Chambelland, Grasset, Fata Morgana, Actes Sud où m’accueillit Hubert Nyssen et qui réédite fidèlement mon Anthologie personnelle depuis 1989, Granit de François-Xavier Jaujard, Proverbe de Jérôme Vérain, Jacques Brémond et Obsidiane de François Boddaert ; et enfin, pour mon dernier recueil, Bruno Doucey qui milite avec talent et passion dans la suite et dans le souvenir de Pierre Seghers ; comme celui-ci, éditeur-poète ou poète-éditeur, dont il me plaît de signaler le dernier recueil :  S’il existe un pays …


Qu’on me permette de saisir l’occasion de cette distinction pour avoir plus qu’une pensée pour deux amis disparus qui ont été lauréats du Prix Apollinaire. Paul Gilson, en 1951, salué par Jean  Cocteau et Blaise Cendrars. En 1946, il avait ouvert toute grande la porte de la Radiodiffusion Française à la poésie et plaça de nombreux poètes aux leviers de commande, parmi lesquels, pour n’en citer qu’un, Georges Emmanuel Clancier. Que Paul Gilson soit parti brusquement en 1963, voilà exactement cinquante ans, ne saurait amoindrir notre reconnaissance.


Le second, Serge Michenaud, fut couronné en 1972 pour son recueil Scorpion-Orphée, premier volume d’une saga que la mort interrompit l’année suivante. C’était un Breton à la forte carrure physique et spirituelle qui avait sourdement la prescience que, pour lui, le temps allait trop vite. Je relis souvent une de ses dernières lettres qui m’apparaît aujourd’hui comme une adresse à tous ceux qui, vivant en poésie, se doivent et doivent aux autres de ne pas différer le face à face avec soi-même. « La poésie, m’écrivait-il, est ta seule parole, le seul nom par lequel, obscurément, quelqu’un qui est toi, t’appelle ». Je me souviens qu’un soir, ayant échoué sur le Banc d’Argain, nous avons posé les questions qui s’adressent à tous, devant un petit feu de bois, sous les étoiles, à l’écoute des oiseaux marins, en attendant que la marée nous remette à flot. Le silence qui nous submergeait était peut-être une réponse.


La liste serait longue de ceux qui nous ont accompagnés et sont partis. À défaut de les nommer tous, il est juste de s’en souvenir pour ne pas laisser s’évanouir des amitiés et des œuvres que trop souvent le vent disperse. « Que sont mes amis devenus ? ». La complainte de Rutebeuf n’a cessé de se faire entendre à travers les siècles.


Souvent se pose la banale question : qu’est-ce que la poésie ? Si on ne me le demande pas, je crois le savoir ; si on me le demande, je ne le sais plus. L’essentiel est qu’elle soit. Je crois bien qu’elle est inutile, mais je suis sûr qu’elle est nécessaire. Reste à savoir à quoi. Peu importe. Chaque poète a sa propre musique qui, par une sorte d’alchimie, peut devenir celle de ceux qui la reçoivent ou la transmettent.


Moi, qui ne suis pas un poète intellectuel, j’ai eu la chance cependant d’être soutenu et compris, depuis de longues années, par ces lecteurs avisés et savants que sont les universitaires, au premier rang desquels Claude Leroy qui vient d’éditer Blaise Cendrars dans la bibliothèque de La Pléiade (il est à Berne aujourd’hui pour présenter cette édition) et j’aperçois ici Pierre-Marie Héron qui a organisé avec lui en 2011 le colloque de mon nonantième anniversaire à l’université Paul Valéry. Ils m’ont appris beaucoup de choses sur moi-même, ils ont toute ma reconnaissance.


La poésie n’a cessé de m’accompagner de ses phares, balises ou feux brefs, pour jalonner mes routes et mes navigations. Des poèmes sont nés, même dans les trous d’eau glacée des Abruzzes, dans le fracas des bombes, la terrible odeur des charpies, les hurlements suprêmes, comme pour témoigner qu’elle ne cessait de participer de l’aventure de vivre. Car il faut vivre, et vivre d’abord. Deinde, filosofare.


Je dois maintenant me faire à cette réalité que j’ai bien reçu le Prix Apollinaire, car je me sens accablé de modestie en réalisant que ne l’ont jamais eu François Villon, Jean de la Fontaine, Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud ou Gérard de Nerval.


Encore merci pour cette belle aventure et merci à tous ceux, enfants, petits-enfants, amis, qui sont venus nous rejoindre ici pour partager ce moment avec moi.
Frédéric Jacques Temple
Hôtel Lutetia, Paris, le 19 octobre 2013


Et voici, comme en dessert, le premier poème de ce dernier recueil, "Phares, balises & feux brefs" d'abord paru en 2005 aux éditions Proverbe. Aujourd'hui épuisée, cette édition a été partiellement remaniée par l’auteur.