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vendredi 18 mai 2012

exil, Haïti, poésie


Dans la revue bimensuelle "LES ANNEES" (N° 8, début mai 2012), une analyse de la façon dont le poète haïtien Anthony PHELPS a lutté toute sa vie contre l'exil avec les armes de la poésie. 


(Si la photo d'écran n'est pas lisible le texte est reproduit ci-dessous).


Sa première anthologie personnelle est publiée en France.

L'art d'être en exil, et de s'y dire

Le poète Anthony Phelps est né à Port-au-Prince en 1928. Déjà presque tout est dit. Ajoutons, parce que la poésie est faite par des corps, qu’il a aujourd'hui 84 ans mais qu’il en fait 20 de moins. C’est un grand corps élégant avec quelque chose d’Henri Salvador dans la douceur du sourire et la voix cajoleuse. Sous une tignasse blanche des sourcils encore noirs et une bouche sensuelle.
On a pu l’entendre récemment au Centre national du livre lire des textes tirés de l’anthologie que les éditions Bruno Doucey viennent de lui consacrer : 50 ans de poésie explorés, de « Présence » publié en Haïti en 1961 à « Une plage intemporelle » publié en 2011 au Québec. 

Au début des années 60, il fondait avec des amis le groupe Haïti Littéraire et la revue Semences, la troupe de théâtre Prisme et animait des émissions de poésie et de théâtre sur radio Cacique. Hélas, bêtement arrêté par les Macoutes pour avoir prêté sa machine à écrire à un activiste qui avait tapé un tract dessus, il goûte pendant 14 jours les prisons de Duvalier, s’en dégoûte et s’exile. Etudes (chimie, céramique…) aux États-Unis et au Canada et en 1964 il s’installe vraiment à Montréal.
C’est par l’exil que tout commence vraiment. Toute son œuvre, une vingtaine de titres, est imprégnée de cet acide éloignement de la terre natale et de la mer/mère qui l’entoure et du soleil qui va avec. L’exil est son topos, la prime source de son écriture. 
Je continue ô mon pays ma lente marche de poète  un bruit de chaine dans l’oreille un bruit de houle et de ressac  et sur les lèvres un goût de sel et de soleil.
La lecture au CNL avait ce charme dangereux qui berce et retire un peu de jugement à l’auditeur. On peut trouver beau le chant qu’on ne comprend pas. Surtout en poésie où on s’accommode volontiers de mystère et d’inexpliqué. On se dit qu’on y verra plus clair dans le livre. On se trompe à peine.
Certains passages sont immédiatement admirables : 
Voici que je te tiens entre mes bras comme une amphoreet ta forme ovoïde vibre sous mes caresses. Voici que mes mains entourent ton visagedélicatement comme on lève une coupe de cristal. 
Mais par moments le foisonnement des images est si luxuriant que l’esprit a du mal à suivre les yeux, doit s’arrêter, reprendre. 
J’ai tant de lunes à passerdans la colonne du vent mais la parole s’invente un nouvel alibi. 
 Là, on peut rester perplexe un moment ; ça s’éclaire quand on sait qu’à la date de ce texte il est depuis 10 ans en exil au Canada…

Du rêve et de l’exil

C’est qu’on est dans une poésie du rêve où le sens est souvent caché, ce qui peut dérouter, voire lasser le lecteur. D’ailleurs quand on lui a demandé après sa lecture si ses influences poétiques avaient évolué au fil des années, il nous a aussitôt cité les surréalistes. Et point d’autres. Il faut dire que Breton est passé à Haïti en 1945. Phelps avait alors 17 ans.

Son poème « Capitaine de mes douleurs » (1980) fait forcément penser à « Capitale de la douleur », le premier recueil d’Eluard. Pour la petite histoire, le titre originel d’Eluard était "L'art d'être malheureux" ; Gala venait de rencontrer Dali… Pas de ça (le malheur) chez Phelps mais plutôt l’art d’être exilé, ou l’art d’être en exil. C'est-à-dire, dirait Heidegger, l’art d’ETRE en exil. Et de s’y dire.

La Gala de Phelps, c’est Hélène, qui apparaît ça et là, « Hélène aux yeux de guerrier ». Homère n’est pas bien loin, et toute sa Grèce avec lui : 
Le Parthénon enfante des divinités rétrogradeset l’écho de l’Escorial filtre une voix sénile.
Si ça n’est pas un hommage, c’est un règlement de comptes avec l’Ancien monde.
Une vendetta qui remonte jusqu’au monde Antique ici convoqué et révoqué :
Que les cornes vigilantes du taureau
éventrent une fois pour toutes l’acrobate de Cnossos 
et Dédale-labyrinthe ne sera plus que fable 
pour fileuses de laine ou chevriers infatigables 
mouvant menhirs d’un paysage déchu.
Il faut bien tuer le père sans cesse et partout pour supporter un Nouveau monde.
Quitte à s’accepter de nouveaux pères, Saint-John Perse par exemple. Ainsi dans le recueil « La Bélière caraïbe » (1980), le poème « Nomade je fus » : 
Au chemin creux des aromatesma voix sans gite redécouvre la paille et le feutre
et plus loin : « il fait un temps nouveau / au filon de très haute tendresse » qui nous parait un clair écho de l’auteur d’Anabase et d’Exil. Lequel Perse avait ainsi traduit/adapté le poème de T.S Eliot « We are the hollow men » : 
Nous sommes les hommes sans substance nous sommes les hommes faits de paille
On trouve aussi un Ciel de paille dans Eloges. Hasards peut-être… Peut-être pas.

Quoi qu’il en soit, Anthony Phelps, traduit dans maints pays et langues depuis des années, présenté comme une « figure emblématique de la poésie haïtienne et même caribéenne » au dernier festival Étonnants Voyageurs, laissera une œuvre qui est déjà au programme des études françaises de plusieurs universités des États-Unis dont Princeton.
Laissons lui le derniers vers : 
Sous le coude du rêve
une plage ondule
intemporelle.

AxoDom Guillerm


Ref. « Nomade je fus de très vieille mémoire », Ed. Bruno Doucey (diff. Harmonia Mundi, 18€) 



mardi 6 mars 2012

Increvable poésie

Avec le lancement du 14e Printemps des poètes cette semaine, les articles sur le « retour » de la poésie pleuvent. On ne va pas s'en plaindre... Sélection : 

Les Echos 
"Poésie : la pilule anticrise" par Thierry GANDILLOT
et les commentaires
* 06/03/2012 | 18:36 | AxoDom
* 06/03/2012 | 19:06 | poliakov

Evene.fr 

Le Parisien.fr
Un peu de poésie, ça fait du bien par Pierre Vavasseur | Le 05.03.2012



lundi 5 mars 2012

Amis de la poésie, bonjour - Le groupe

Dans tout désert, fut-il de sable ou de béton, quelques uns se retrouvent autour du feu. Le feu des yeux qui pétillent en écoutant une chanson, une histoire, un poème. Notre groupe « Amis de la poésie, bonjour ! » est né ainsi sur Facebook, il y a un peu plus d'un mois.


(Clicker pour agrandir)

La poésie ! On en lit, on en dit.
On y songe chacun dans son coin.
Parfois, on réussit à en faire.
C'est un art de solitaire paradoxal, toujours assoiffé de partager
découvertes, interrogations, recherches, enthousiasmes...

Alors on en vient un jour à se demander si la rapidité des échanges du Net ne pourrait être une chance d'étendre le voile bénéfique de cette Maya-là. Et si une poésie libre, fluide, spontanée mais réfléchie, travaillée, et pourquoi pas érudite, n’aurait pas sa possibilité d’existence ici.

En janvier dernier, avec quelques très proches amis, on a créé un petit groupe sur Facebook. On l’a baptisé « Amis de la poésie, bonjour ! » en hommage affiché à Jean-Pierre Rosnay qui en avait fait sa signature audiovisuelle. Nous sommes aujourd'hui un peu moins de cent dans ce groupe multiculturel fait de Japonais, d'Allemands, de Portugais, d'Italiens, d'Espagnols, de Bretons, de Brésiliens... Et même de plusieurs Français.
Les échanges y sont un enchantement permanent. Divers, ouverts, et surtout généreux car animés par le désir de partage plus que par la soif égocentrique de "s'exprimer".

Comme dans tout jeu qui se respecte quelques règles très simples ont été posées, qui semblent bien fonctionner.  

La règle du jeu du groupe
"Amis de la poésie, bonjour !"
(Clicker pour agrandir)

On ne sait ce que l’avenir fera de cet enfant mais pour l’instant franchement il fait notre joie. Sans le savoir, c’est peut-être à quoi on avait pensé en lançant ce blog "ARMES secrètes de la POESIE" et en se demandant, comme un manifeste :  Pourquoi des armes ?

AxoDom

samedi 4 février 2012

Pour Laurent Terzieff

Fin janvier à Saint-Germain-des-Près Michael Lonsdale a dit une messe bien particulière pour l'ami disparu.

L'autre semaine à l'heure des Vêpres,
Saint-Germain-des-Près était pleine.
Pleine de poètes et d'amoureux
de poésie, de beau. De peine
pour la tendresse d'un regard bleu 

si souvent tourné vers le haut,
sur presque toutes les photos
vers la grâce, vers le ciel des dieux
qui y vivent malgré tout un peu,
un regard de beauté forte.

Il a dit L’Honneur des poètes
d'autres poètes ont su en choeur
lui rendre toute sa politesse.
Vingt d'entre eux ont écrit du coeur :
Les poètes honorent Laurent Terzieff.


L'église Saint-Germain-des-Près était pleine à craquer, ce samedi 28 janvier 2012 à 16 heures.  Les poètes honoraient Laurent Terzieff qui les avait si bien servis.  

Organisée par Françoise Siri, du collectif 20 Poètes, et placée sous le parrainage de Jean-Pierre Siméon (1)Président du Printemps des Poètes, cette célébration Les poètes honorent Laurent Terzieff visait un certain Laurent Terzieff, pas le plus connu.

Derrière l'acteur star - de l'étudiant cynique des Tricheurs de Marcel Carné à Pasolini, Bunuel, Garrel, Godard et une longue vie sur les planches privées et publiques qui lui valurent un Molière en 2010 - la communauté des poètes et des amateurs de poésie voyait celui qui toute sa vie a aimé et défendu la poésie.

Ce jour-là la poésie se souvenait et rendait l'hommage.

Sur la "scène" - une estrade au milieu du transept - un autre ami de la poésie, Michael Lonsdale a lu les textes d'une vingtaine de poètes français et étrangers écrits en souvenir de l’ami et de l'acteur décédé le 2 juillet 2010 à 75 ans.





Les lectures étaient ponctuées de courtes improvisations de musique vocale interprétées par Paula Mesuret. D'abord étonnant, presque dérangeant, ce dispositif peu à peu trouvait sa place et finalement s'imposait comme une façon parfaite de laisser l'esprit entrer dans chacun des textes. 

Un véritable ami de la poésie

Très jeune féru de philosophie et de poésie, Terzieff s'est toujours frotté à la poésie de son temps. 

En 1964, il fut de ceux qui autour de Jean Vilar enregistrèrent sur un accompagnement au piano et au clavecin de Jean Wiener le fameux recueil L'honneur des poètes publié sous l'Occupation par les éditions de Minuit en juillet 1943 avec des textes d'Aragon, Desnos, Cassou, Eluard, etc.
Sur ce disque édité par Le chant du monde, Terzieff disait les textes de Vercors (La Patience), Loys Masson (Prière pour les russes), Jean Lescure (Refuge 2180 m), Lucien Scheler (Police), Claude Sernet (Lui). 
Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/L'Honneur_des_poètes#cite_ref-25

Terzieff a porté sur scène Rilke, Milosz, Eliot et récemment le Brecht poète qu'il a mis en scène à la Maison de la Poésie. Il parlait de la poésie comme "contraire et complément du théâtre". Interviewé par Manuelle Calmat dans Chronicart fin 2000, il commençait ses réponses par celle-ci, définitive : "Pour moi, la poésie n’est pas un moyen, c’est une fin".

AxoDom

(1) Auteur de Ce que signifiait Laurent Terzieff (Les Solitaires Intempestifs, décembre 2011), Jean-Pierre Siméon est aussi celui de Philoctète, la dernière pièce jouée par Terzieff. 

Lundi 5 mars 2012, à 20h30, au Théâtre National Populaire de Villeurbanne en ouverture nationale du 14e Printemps des poètes une soirée inaugurale rendra hommage à Laurent Terzieff homme de théâtre et de poésie avec Claude Aufaure, Philippe Laudenbach, Robin Renucci et les comédiens du TNP. Retransmission sur France Culture les 11 et 18 mars.

(photos Dominique Guillerm)


mercredi 25 janvier 2012

Bibliothèques polémiques

A l'évidence, l'Internet bouleverse la lecture tout comme l'écriture. Heureusement préservée à l'écart du bruit littéraire, la poésie a fort à gagner au Net et à ses oeuvres.
La bibliothèque idéale ?
Dans un article intéressant malgré ses excès polémiques, "Les écrivains malades du Net", Laurent Margantin sur son blog Carnets d'Outre-Web oppose les écrivains publiés (arrivés, reconnus, etc) et les "plébéiens du Net". Il oppose aussi la "bibliothèque de famille bourgeoise", antre de paix confortable sinon luxueux, à l'accès numérique ouvert à tous. Si l'on passe sur les attaques ad hominem contre Yann Moix et Frédéric Beigbeder que chacun est libre d'apprécier ou non, les questions soulevées sont intéressantes mais...

Pascal disait avec justesse que "le contraire d'une vérité profonde, c’est une autre vérité profonde".

Ainsi, opposer la beauté d'une bibliothèque de livres de papier à l'efficacité de l'accès numérique n'a guère de sens, sauf à reconnaître que la première est plus belle et la seconde plus efficace. Ayons la sagesse de nous réjouir de pouvoir aujourd'hui profiter des deux; nos successeurs n'auront peut-être pas ce privilège quoi que sans doute ils en auront d'autres.

D'autre part, qu'elle soit de bois ou d'octets, chaque bibliothèque est un labyrinthe qui nous remémore Jorge Luis Borges. Dans un bel article du Monde Diplomatique d'avril 2010, Alberto Manguel, justement spécialiste de Borges, jouait avec l'idée que les lectures successives d'un même livre créent en nous une bibliothèque virtuelle, une sorte de tag personnel.
"Mais mes propres Don Quichotte, ceux qui correspondent à chacune de mes lectures différentes, ceux qui ont été inventés par ma mémoire et édités par mon oubli, ne peuvent trouver une place que dans l’esprit de mon lecteur." 
Tout joue dans ces souvenirs de lectures et notamment l'objet, le papier, le vent qui pousse les pages... toutes choses difficiles à retrouver sur un écran. En revanche, la richesse des découvertes que le Net permet aujourd'hui à bas coûts est incommensurable. Toute la meilleure poésie du monde est au bout de nos doigts, offerte à notre curiosité.

La liberté de "L'âge de l'accès", préfigurée par Jeremy Rifkin il y a 10 ans, a aujourd'hui le paradoxale et délectable résultat d'aider à la redécouverte de la poésie par les lecteurs eux-mêmes puisque les "grands médias" l'avaient exclue de leurs colonnes depuis des lustres. Le nombre de clics sur le nom de Tomas Tranströmer inconnu la veille de son prix Nobel était... émouvant.



Et le débat commence à peine...

vendredi 6 janvier 2012

sous la poussière Montale

Quelques jours d’abandon suffisent à la couverture d’un livre
délaissé sur votre bureau à cause des tourbillons
pour se couvrir avec la discrétion des malheureux
de quelques grains de poussière que le soleil délivre. 

Eugenio Montale, "Poèmes choisis 1916-1980" (nrf, Poésie/Gallimard)

samedi 31 décembre 2011

QUE VA NOUS FAIRE 2012 ?

Etoile, croissant de lune
et tour Eiffel de fin d'année.
Elle va nous prendre la main
et nous tiendra dans la sienne. 
Divers sera son chemin 
vers l’ombre drue des persiennes. 

Une ombre longue et polie 
par un temps taquin en pli 
nous fera faire des folies 
à l’user jusqu’à complies 

comme des moines à l’office 
quand le soleil est couché 
oeuvrent encore comme de bons fils 
pour le profit du vacher. 

Le bon berger laisse libre,
chaque mois de toute l’année,
la pierre brute et chaque fibre
faire un long tour en apnée.

Plus loin en douceur la fin
une saison après l’autre
malgré le chaud de la main
gèle pour que meure l’épeautre.

Dans la course des douze
maisons des folles saisons
moi pour toi en 2012
je peins l’or de la raison.

Teintées de joies de tête
nos épaufres guident l’espoir
d’inventer la forme parfaite
d’une grande année transitoire.